De l'élégance au cinéma : du maniérisme au cinéma (Mon Nom est personne, 1972)

Publié le par O.facquet

Mon nom est Personne pour quel âge ? analyse d'un film western

 

Un mot encore sur Mon nom est personne, un western européen co-réalisé par Tonino Valerii et Sergio Leone en 1972. Un film souvent honteusement éreinté. A tort. Ô que oui !  Nous sommes aux Etats-Unis d'Amérique en 1895, à la fin de l'époque héroïque de l'Ouest. Jack Beauregard, un pistolero notoire, un type bien, cherche à se ranger des voitures. Il veut se retirer sans tarder, entamer un régime sans selle, mais doit pourtant composer avec un jeune aventurier, un admirateur encombrant, Personne, qui ne le lâche pas d'un éperon. Ils vont mener ensemble une lutte sans merci (c'est la mode de ne plus remercier ou j'ai une araignée au plafond) contre les ultimes adversaires de Jack.

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Mon nom est personne n'est pas uniquement une pesante variation sur le thème de l'affrontement des générations (ce que ne dit d'ailleurs pas le film), comme l'ont écrit nombre de critiques à la gachette facile, mais malhabile. C'est bien d'autre chose qu'il s'agit. Parlons-en un peu, s'il vous plaît.  

Cinésium Le Blog: "Mon nom est personne", l'anti "Il était une fois dans  l'Ouest"?

Mon nom est personne est bien sûr une parodie un brin burlesque (ici une autoparodie) du maniérisme cinématographique appliqué au western, en l'occurrence, celui de Leone (Le bon, la brute et le truand en 1966, Il était une fois dans l'Ouest en 1969, entre autres) ; une façon, peut-être, de circonvenir toute forme d'académisme -à cet égard, Leone ne touchera plus au genre. Il reviendra avec l'immense Il était une fois en Amérique en 1984 avec De Niro et James Wood, puis passera l'arme à gauche. A présent, un peu de sérieux : le mot maniérisme tire dans deux directions, l'une est péjorative (l'affection, le manque de naturel), l'autre laudative : le raffinement. On peut parler de maniérisme lorsque l'on commence à raffiner sur une forme antérieure, le classicisme fordien notamment (chez Leone : vacuité, lenteur, déconstruction de l'espace, très gros plans épars de visages, regards intenses, réalisme des décors, description frustre des pionniers, musique emphatique, amplification du son -une mouche devient un personnage à part entière-, la liste n'est pas exhaustive). De passage dans un cimetière perdu nulle part (Leone a déjà tourné ce style de scènes) Jack et Personne s'arrêtent devant une tombe où est enterré un certain Sam Peckinpah (clin d'oeil au cinéaste, réalisateur de Coups de feu dans la Sierra (1961) -du grand art !-, déjà quelque part un western maniériste, une ébauche). Les deux cinéastes tirent avec ce film leur révérence à une forme qu'ils ont contribué à faire vivre. Les pitreries de Personne, à l'instar de la partition badine d'Ennio Morricone, sauvent cet enterrement de première classe d'une possible amertume. Lors d'une joute au coeur d'une ville, transformée en spectacle populaire, un photographe emprunté demande à un des deux protagonistes de bien prendre sa place dans le cadre. C'est drôle. Tout est dit -ou presque. Subtilité de Leone (incidemment de T.Valerii, quand même !), metteur en scène de génie. Un deux en un : tout ensemble, un au revoir à une forme et à une époque glorieuse et légendaire de l'Ouest américain, dont Leone avait une vision négative. Son cinéma est aussi une démytification (reprise ensuite, par Cimino et Eastwood, par exemple, dans Heaven's gate (1980) et Unforgiven en 1992).

Tonino Valerii, son nom était Personne | CineComedies

Ce n'est pas tout. Mon nom est personne est un hommage élégant rendu à un très grand acteur en fin de carrière, à un monsieur d'exception : Henry Fonda, l'homme aux yeux bleus (Jack Beauregard...). Terence Hill, lui, est resté un grand adolescent au comportement parfois régressif, il a encore besoin de héros à admirer (même finissant) : Jack est celui qu'il a choisi. Personne accompagne Jack à sa maison de retraite, le Vieux Monde/l'Europe (adieu la mère patrie), en retour, ce dernier le fait grandir, le père sonne la fin de la récréation : Personne devient quelqu'un. Il libère le pistolero de sa culpabilité : il ne vengera pas son frère, on a bien changé d'époque. Fin de l'innocence. Dans un simulacre de duel où deux pairs d'yeux bleus se font face, Personne, un héraut, tue symboliquement le père, qui peut prendre la mer pépère. Personne va devoir à présent se prendre en main après avoir obtenu de Jack qu'il finisse en beauté (Personne pénètre donc dans le pays de son désir, c'est-à-dire la mère) dans un combat hors du commun contre une horde sauvage (nouveau clin d'oeil à Peckinpah et re-coucou à Freud). Jack a mérité sa retraite, Personne va pouvoir, quant à lui, se faire un nom, dans ce qui n'est plus le Nouveau Monde, seulement un monde nouveau, et tel Oûtis (Ulysse), personne en grec ancien, dans L'Odyssée d'Homère, il va devoir se mesurer seul aux cyclopes yankees d'un nouveau genre. Devenir, lui-aussi, hors pair ? Un passage de témoin, donc, nul conflit générationnel. Un grand film. Un au-delà du miroir narcissique purement cinéphilique : l'image globale qu'une époque se donne d'elle-même, d'où la mélancolie parfois inquiète qui jalonne Mon nom est personne : à partir du début des années soixante-dix, la majorité des pays développés assiste impuissante à la fin de l'embellie des Trente Glorieuses, à la naissance d'une société en mutation. Une heureuse mise en abyme. Un film-somme, sans être assommant. Chapeau Messieurs !

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Publié dans pickachu

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