Clin d'oeil : Monsieur Klein de J.Losey, 1976 (juillet/août 2005)

Joseph Losey tourne Monsieur Klein en 1976. Sans doute son meilleur film. Le plus grand rôle d'Alain Delon. Le redécouvrir, une soirée de printemps, à 20h45, sur Arte, appelle quelques remarques.
Un bourgeois parisien profite de l'occupation de la France par les nazis pour racheter à bas prix des tableau à des Juifs aux abois. Un jour, Robert Klein (Delon, le don) est fiché comme Juif car il est l'homonyme d'une personne qui exploite cette coïncidence pour s'abriter derrière lui. Il quête (en quête de quoi, de qui ?), cherche à demasquer son double. Résultats des investigations : un rendez-vous avec lui même.

Monsieur Klein est glaçant. On y réfléchit beaucoup. On se tient à l'oeil, surtout. La preuve : les miroirs abondent. Losey en joue (jeux de miroir) : s'y reflètent les enjeux du film. Le fond et la forme sont insécables.

Robert Klein observe le monde -ses joies, ses peines- tantôt à travers les vitres de son appartement, tantôt au travers des vitrines des commerces qu'il fréquente. Le monde se donne parfois en spectacle sur la scène d'un music-hall nauséabond. Les glaces de sécurité, des représentations pseudo-artistiques : une mise à distance de son prochain. Sur une toile, il lui arrive quelques fois de l'encadrer. Les affaires sont les affaires. Un inconnu a soudain droit de regard sur sa vie de marchand d'oeuvres d'art opportuniste (plus avide que méchant, au demeurant). L'existance d'autrui se rencontre dans l'expérience du regard (à l'image des miroirs, ils sont légion dans le film). Autrui me vole le monde, me dépossède. Pris pour un Juif, mis en miettes, sous surveillance et aux aguets, Robert Klein fait l'apprentissage de l'altérité, se retrouve sans racine, ni attache. En un mot : contingent.

Sa mauvaise foi, sa malhonnêteté lui sautent aux yeux. Une crise existentielle l'étreint. Et là, Joseph Losey pose le problème de l'identité juive. Laquelle ne saurait être définie par les caractères physiques, culturels ou sociaux des individus, pour ne rien dire du nom de famille. Le première scène de Monsieur Klein est à cet égard édifiante. Le Juif n'existe que dans le regarde de l'autre qui l'objective : c'est bien l'antisémite qui fait le Juif. Un Losey résolument sartrien (à la fin des années 70, dans Le Juif imaginaire, Alain Finkelkraut ne dit pas tout à fait la même chose ; passionnant). Il y a peut être aussi un clin d'oeil à ce que Lacan (un des gourous des années 1970) appelle le stade du miroir, c'est-à-dire une identification au personnage constitué par une désignation sociale.
M. Klein ne peut plus se voir en peinture, contrairement aux aristos croisés le temps d'une soirée mémorable (sur le plan cinématographique), dont les portraits ornent les pièces d'un somptueux château en Espagne. Au grè de sa quête, Klein se mire à plusieurs reprises dans les miroirs qui s'offrent à son regard. Un miroir aux alouettes grossissant. Son univers se délite ; le sol se dérobe sous ses pieds. Je est un autre, incontestablement : une crise identitaire irrémédiable. Il fait jouer l'Internationale au piano en présence d'amis interloqués et de collabos interdits. Comme il fuit un spectacle antisémite. Comme on dit : il ne peut plus se regarder dans une glace. Une collectivité le tient pour Juif. Le constitue comme Juif, en dépit de lui. Robert Klein se reconstruit en épousant le sort (non le destin) de ceux qu'il dépouillait encore récemment. Une ultime chance lui est offerte de s'en sortir : il la décline ; il ne renoncera plus à une authenticité chèrement acquise, quoi qu'il lui en coûte. Raflé, il est parqué en 1942 au Vel d'Hiv, puis jeté dans un wagon à bestiaux -par la police française. Son double, debout derrière lui, le fusille du regard. Robert Klein sait désormais que ça le regarde.
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