Le naturel revient au galop
Naturellement vôtre
Ce n’est pas parce que le Vatican a vomi Avatar –du moins l’idéologie véhiculée par le film-, qu’on doit s’interdire d’abonder dans son sens (papoter, en somme). Le ciel est bleu, le soleil brille : le Pape a raison : il fait beau. beau. L’environnementalisme ne fait pas problème. Qu’il faille prendre soin de nos écosystèmes, des biocénoses et des biotopes qui le constituent, cela tombe sous le sens. L’agriculture productiviste exige un devoir d’inventaire, sans aucun doute. De même qu’il est légitime de dénoncer la toute puissance de multinationales sans scrupule. De là, toutefois, à idolâtrer la Terre-patrie, à se prosterner devant Dame-nature, à l’adorer au détriment de nos frères humains, à en négliger, enfin, la question sociale, mille fois non, envers et contre tous. Une marque de prêt-à-porter nous enjoint d’œuvrer pour vivre en plus grande harmonie avec la nature ; elle se bat pour « la réintroduction de l’homme dans la nature ». Tel un ours dans les Pyrénées. Message reçu cinq sur cinq par James Cameron (un enrichissement durable, voir le dernier dossier du Canard Enchaîné, Les profiteurs du bizness écolo). Passer du rouge (comme le drapeau) au vert-de-gris, une inconséquence idéologique qui revient de loin. Douloureux souvenirs. Des mythes sont en train de se rabibocher, de vrais mythes cosmogoniques, comme dans les sociétés primitives. Ce qui se présente est inquiétant. La première mythologie réactualisée, c’est bien sûr la mythologie terrienne, qui a servi pas mal de fois, récemment, sous le nazisme, entre autres. La première mesure prise par Hitler fut de déclarer sacrée la Forêt-Noire. Cette écologie-là a donc déjà fait un tour de piste dans l’histoire récente. Souhaitons que ce soit le seul. Dans Avatar, le lien fusionnel de l’homme et de la nature ne laisse pas d’agacer : « La terre ne ment pas » pétainiste, Les déracinés de Barrès, le retour aux champs de Pol Pot ou Mao, un vitalisme agreste de triste mémoire, remis au goût du jour par les Khmers verts (nombre d’environnementalistes en conviennent, et le rejettent ; Cohn-Bendit, quant à lui, n’aime que la ville !) et quelques cinéastes à la main verte en phase avec leur public (pas plus spécialistes en agronomie que votre serviteur). Al Gore (deux Oscars, le prix Nobel de la paix) en 2007 avec « La vérité qui dérange » a donné ses lettres de noblesse au film-catastrophe apocalyptique écolo-bio-bobo (Nos enfants nous accuseront ou We feed the world sont bien plus subtils). Un air de doute, vous voilà excommunié, devenu un facho-phallo ennemi des oiseaux (depuis Hitchcock, un crypto écolo, on sait qu’ils se vengent…). « La onzième heure » de l’acteur écolo Leonardo DiCaprio, n’a pour le moment pas trouvé de distributeur en France. Un complot (certains protecteurs zélés de la nature en voient partout : ce n’est pas bon signe), à coup sûr ourdi par Claude Allègre… C’est du beau ! Assassiner au nom d’un ou plusieurs Dieux, d’une introuvable lutte des classes, exterminer pour un territoire ou/et la défense d’une race prétendument supérieure : les clignotants seraient-ils de nouveau au vert pour une énième résurgence du cancer totalitaire ? Un combat pour un retour à un état de nature fantasmatique, pour retrouver nos origines d’avant la Chute, une impossible virginité ontologique ? Cela fait froid dans le dos (réchauffement climatique oblige). Le pire n’est jamais sûr. Notre caricature force par trop le trait. D’accord. N’empêche ! Certains discours (la physicienne indienne, Monsieur Bourguignon, pourtant un vrai démocrate, et son lapsus sur le déracinement, dans le dernier Coline Serreau), la haine de soi occidentale, les Droits de l’Homme relativisés au profit des droits de la planète et des animaux, le mythe dévoyé du bon sauvage, sentent le ranci (paradoxalement, les Iraniens en lutte contre la dictature des Ayatollahs ont choisi la couleur verte pour se différencier : elle est parfois le symbole de l’espoir). N’est-il pas contradictoire de mélanger dans ce film patchwork qu’est Avatar, le retour au naturel via une fable virtuelle ultra-technologique d’un budget de 400 millions de dollars ? Non, si l’on veut bien se souvenir que le totalitarisme, de par son antihumanisme même, a toujours fait bon ménage avec les formes les plus avancées de la technique, le machinique comme l’a écrit Serge Daney, souvent pour le pire –la pulsion de mort, la haine du désir et de la singularité, le retour à l’inanimé. Prudence, donc, avant de se mettre au vert. Parfois les fleuves débordent, les volcans se réveillent et la terre tremble… Vert de peur !
of