Quand les Russes tiquent
Comment prendre Les Promesses de l'ombre, le dernier ouvrage de David Cronenberg (du rififi dans la mafia russe londonienne -les Vari V'Zakone) ?Expression à la fois métaphorique et littérale de la Russie contemporaine ou/et interprétation allégorique des mystères les plus solides de la lutte éternelle entre le bien et le mal ? Voire tout autre chose ?
La Russie et la violence, une histoire récente pleine de bruit et de fureur : du tsarisme guerrier et décadent, en passant par la barbarie lénino-stalinienne, jusqu'aux remugles alcoolisés de Boris, sans oublier le capitalisme plus maffieux que nature du souriant Poutine, le film se fait bien l'écho de cette histoire tumultueuse, oui, sans ambages.
Réduire toutefois Les Promesses de l'ombre à un consciencieux et habile travail d'historien futé serait réducteur. La violence, le mal, traversent de part en part l'oeuvre du cinéaste canadien. Rien de neuf à ce sujet. Cependant, à la différence d'un Scorsese, par exemple, Cronenberg ne se penche pas sur son sujet tel un entomologiste ironique un brin pervers. Il prend la question du combat du bien et du mal très, très au sérieux (trop ?). Références bibliques et tout le toutim ("Mon cinéma n'est pas abstrait, pas conceptuel, il est au contraire très charnel" dit-il pourtant dans Les Inrockuptibles du 6 au 12 novembre, et d'ajouter : "De ces caractéristiques physiques peuvent jaillir des pensées abstraites, mais mon cinéma est avant tout physique". Soit. Il ne s'agit pas de faire le malin mais au contraire de le mettre au jour : la demeure du parrain russe (regard bleu comme l'enfer, "des yeux si bleus, si complètement bleus et fous qu'ils pénètrent au plus profond des cavernes du ciel, yeux qui remontent jusqu'à Dieu" a écrit Norman Mailer dans son Rêve américain), une tête d'ange (Armin Müller Stahl), à l'onctuosité démoniaque, retranché dans l'antre des esprits malins (les couleurs chaudes) ; le sacrifice évité du fils (Kyril, impressionnant Vincent Cassel) ; le chemin de croix de l'agent russe du FSB infiltré (très beau plan : Nicolaï, l'exceptionnel Viggo Mortensen, le visage masqué par les flammes... Un plan déjà vu dans La Source de Bergman) ; la pécheresse pardonnée (une prostitué ukrainienne renvoyée charitablement à la maison mère) ; l'enfant sauvé des eaux (Moïse?) par une innocente (Anna) sensible aux séductions maléfiques (elle résiste néanmoins à la tentation de la chair, l'irrésistible Naomi Watts, excepté un baiser furtif) ; la moto noire des hell's angels. Rien de nouveau sous le soleil, là encore, direz-vous avec raison. D'autant que l'emphase guette souvent l'entreprise mystico-artistique. Les cas sont légion. Beaucoup d'appelés, peu d'élus. Comment s'en sort Cronenberg, finalement ? Avec les honneurs, mon capitaine ! L'esthète dira quel savant dosage (quelle alchimie idéale) a concocté le metteur en scène de La Mouche afin d'éviter les pièges dressés sur sa route. Il y a surtout la grande scène de combat dans le hammam, ces combats rituels, symboles de la lutte entre l'ordre et le chaos et la victoire finale de l'ordre ; une séquence ambitieuse et risquée en termes de chorégraphie et de géométrie (la nudité : certains y voient le symbole d'une soumission inconditionnelle à la volonté de Dieu...Allez savoir). Enfin, dans les scènes les plus violentes, l'on retrouve l'une des tendances du cinéma de Cronenberg : le corps morcelé par la torture. Mais ceci est une autre histoire. Il aurait fallu se faire violence pour regimber devant une histoire pareille. of
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