Contre-chant sur Notre Musique de J.L.G.
"Toujours deux pour une image", a écrit Jean-Luc Godard. Et Serge
Daney de surenchérir : "Le talent, le sens politique de l'image, ce sera de trouver la bonne image manquante". Dans Notre Musique (2004), Jean-Luc Godard donne un cours
de cinéma, confirme à cette occasion qu'on devrait toujours se poser la question des contrechamps possibles de l'image qu'on voit (le contrechamp est une figure de découpage qui suppose une
alternance avec un premier plan alors nommé champ. Le point de vue adopté dans le contrechamp est inverse de celui adopté dans le plan précédent).
Un cours donné à Sarajevo, en Bosnie. Le film est émouvant, ce qui n'est pas une clause de style. Quatre longues années (1991-1995) à maudire la lâcheté veule des européens, l'impuissance coupale de L'ONU. Godard professeur, donc. A Sarajevo. Une leçon sur le contrechamp. On n'en sort pas. Un très bon Godard. Une belle partition. Des retrouvailles avec la ville martyre. Renouer avec une nation un temps abandonné de tous : ou presque (les Américains, Bill Clinton, heureusement étaient là). Godard filme les hauteurs qui sur- plombent la capitale bosniaque, sa périphérie pentue et vallonnée où se nichaient les snipers serbes ; il piste à travers la ville un tramway, derrière lequel se planquaient des piétons effarés, tel un gibier aux abois ; guide une caméra erratique dans tous les quartiers de Sarajevo, la pose dans la bibliothèque nationale, incendiée lais aujourd'hui ré-habitée (grâce à BHL en particulier) ; puis la fige devant un marché de sinistre mémoire (est-ce celui-ci ? Peu importe) et enregistre le quotidien d'habitants toujours soucieus (ça se lit sur les visages). S'évade enfin prendre des nouvelles du pont de Mostar, de nouveau en jambes. Une déambulation mélancolique dans les cicatrices et les cendres du pays. Surtout : un appel au métissage parcourt le film.
Au rebours de la première partie de Notre Musique, Godard ne cède pas durant l'épisode bosniaque à l'attraction du montage : nous ne reverrons rien du meurtrier conflit bosno-serbe (200 000 victimes). Notre musique, à ce moment-là, est à sa façon un film cerveau. Les contrechamps se téléscopent dans nos têtes de téléphages sous la forme d'images mentales. Jamais à/sur l'écran. C'est notre musique intérieure. Qu'il arpente le nez au vent les trottoirs de Sarajevo, flâne dans un modeste marché de quartier, ou abandonne le tramway pour marché le long de la Milijaka, nous tremblons encore à cette heure pour le badaud bosniaque.
Les images du journal télévisé : 1991-1995. Un retour du refoulé. La lâcheté de l'ONU. L'impuissance de l'Europe. Les images manquantes. Un sniper est peut-être toujours embusqué quelque part prêt à faire feu. Quant aux habitants de Sarajevo, tremblent-ils encore ?
Audace du cinéma de J.L.G.. On le dit souvent difficile. Notre musique, son dernier opus, tant s'en faut, prouve au spectateur aventureux qu'il a toute sa place, et pas des moindres. Alors, hermétique, le dernier Godard ? Ah non ! Démocratique et participatif : à coup sûr. Un film juste ? Juste un film. Dans un entretien accordé au mois de mai aux Cahiers du Cinéma, Godard confie :"A Sarajevo, on sent dans les lieux un rapport à l'histoire, à autre chose. Les tramway... vous ne sentez pas ça à Lille si prenez le tramway, ce sentiment d'être comme dans un molécule d'ADN, chargée d'informations, et qui se déplace dans un espace qui a un passé". On ne peut mieux dire. Une conscience face au monde. Il nous est demandé d'affronter le regard unique d'un homme sur son époque et prendre parti. Bosna ! of