Forza Tati

Publié le par facquet

tati.jpgCe fut l'un des plus grands. Il est l'auteur d'une poignée de chefs-d'oeuvre qui n'a pas encore révélé tous ses secrets. Le cinéaste Jacques Tati hante encore le cinéma, en France, mais pas seulement. Au printemps 1978 le club de football de Bastia joue la finale de la coupe UEFA contre les Néerlandais d'Eindhoven. Le match aller se déroule au Stade Furiani (de triste mémoire). Un des grands moments de l'adolescence de beaucoup d'entre nous. Jacques Tati est présent pour couvrir l'événement, armé d'une caméra et de tout le matériel rudimentaire essentiel pour tourner un film. Ce qu'il ne manque pas de faire. Il ya quelques années, sa fille, Sophie Tatischeff,a retrouvé les bandes à la cinémathèque régionale de Corse et en a assuré en 2000 le montage. Ce film de vingt six minutes est distribué avec certains numéros de la revue SO FOOT (excellente) de cet été. Il s'intitule Forza Bastia (L'Ile en fête). C'est le dernier film de Jacques Tati, qu'on ne savait pas épris à ce point de football. Le match en soi ne l'intéresse que partiellement, en fait. Il épouse une fois encore l'oscillation caractéristique du cinéma français : entre populisme et art moderne. Il pose un regard attendri sur cette jour de fête : un moment de communion bon enfant transgénérationnel entre les Bastiais. Tati ne s'acharnait pas à raconter des histoires, il lançait plutôt des coups de sonde d'ethnologue amusé dans la société française, donc occidentale. Fait-il autre chose dans Forza Bastia 1978 ? Non, bien sûr. Il témoigne de la place grandissante du sport dans nos vies, en particulier du foot, dernière religion fédératrice depuis la chute (finale) du marxisme. D'autre part, Tati a inventé le son moderne au cinéma (il l'a repensé). Pas de voix off dans le documentaire : des discussions incompréhensibles, des murmures, le brouhaha urbain, des cornes de brume bruyantes, des coups de sifflet prolongés ou courts, de multiples interpellations, des cris de joie, des râles de déception, des klaxons partout dans la ville, un sandwich mastiqué avec entrain, une rumeur indicernable : la pression que l'on sent monter (puis descendre...). Surtout : le grincement des roues de la brouette chargée de tracer les lignes du terrain (signature du maître). Le réalisateur faisait rire le plus grand nombre au spectacle des choses en train de se décomposer. Chez tati "rien ne rate vraiment, bien que rien ne marche" (Serge Daney). La journée commence sous un ciel bleu azur. Nous sommes au printemps. Puis ça se corse sur l'Ile de Beauté, le temps se gâte : un orage éclate, des éclairs zèbrent le ciel : une pluie torrentielle s'abat sur la région ; ça ne tourne pas rond. Un travail titanesque attend les responsables du club : éponger le terrain. Mission impossible. Le match a lieu dans des conditions infernales; pourtant, tout marche très bien dans la mesure où rien ne fonctionne. Ravissement de Tati ? Le spectacle est dans la rue, dans les tribunes, aux alentours du stade, ce jour-là. Tati avait fait le pari dans ses derniers films de la démocratisation du comique : nous l'étions tous devenus, avait-il pressenti. Même les chiens corses sont affublés d'une tenue aux couleurs de l'équipe locale. Toutefois, chez l'auteur de Mon Oncle, on ne rit jamais contre. Du propriétaire de l'animal, nous ne connaîtrons que les jambes.
Enfin, Jacques Tati, même malade (le cancer) et ruiné (l'échec de Playtime, son plus beau travail) était prêt à se battre pour que le cinéma conserve son côté artisanal. La forme et le fond se confondent d'ailleurs dans Forza Bastia 1978. L'état de la pelouse, gorgée d'eau, les joueurs qui pataugent dans les flaques comme des gamins sur le terrain communal mal entretenu du quartier ; un stade où les normes de sécurité ne sont pas la principale préoccupation des responsables (joue-t-on vraiment la finale d'une coupe d'Europe ?) ; des resquilleurs qui n'ont aucun mal à escalader les murs protégeant le stade. L'ensemble est décidément on ne peut plus artisanal. Comme la facture de Forza Bastia 1978. Tati filme les dernières heures d'un sport professionnel qui n'avait pas encore rompu à l'époque totalement les ponts avec une certaine forme d'amateurisme. C'est comme toujours un témoin. Souvenir mémorable que cette campagne européenne de Bastia, cette année-là. Le match est nul, comme le score. Au retour les Corses se feront étriller trois à zéro. Que le cinéma, qu'un cinéaste immense, ravivent les frissons enfouis d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître (le 26 avril 1978), ravira sûrement les footeux cinéphiles (ils sont nombreux, on ne donnera pas de noms). Spéciale dédicace pour Pierrick Hiard, Jean-Louis Cazes, André Guesdon, André Bukhard, Charles Orlanducci, Didier Knayer, Paul Marchioni, félix Lacuesta, Jean-François Larios, Jean-louis Desvignes, Claude Papi, Georges Franceschetti, François Félix, Merry Krimau, Yves Mariot, Johnny Rep, Jean-Marie de Zerbi, et tous les anonymes bastiais, quel casting ! of

Publicité

Publié dans pickachu

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article