Salaud de l'auto
Boulevard de la
Mort (Cannes 2007), le dernier Quentin Tarantino (Reservoir Dogs, Pulp Fiction, Jackie Brown,
Kill Bill 1/2), est un chef-d'oeuvre, na ! N'en déplaise à une partie de la critique et au petit monde de la cinéphilie consciencieuse (laquelle fera peut-être amende
honorable sous peu comme d'habitude) qui s'échinent à prouver le contraire depuis sa sortie en mai dernier. Boulevard de la Mort se divise en deux parties
symétriquement liées. Huit jeunes femmes sont la proie d'un psychopathe monté sur quatre roues. Un Tarantino mineur, capricant et poussif, disent les uns ; un film de potache, voire de cinéphile
fétichiste, un exercice de style plaisant et fade à la fois, renchérissent les autres ; quelques-uns s'agassent même d'avoir dû perdre deux heures à écouter des péronnelles aux frivolités
dispendieuses ergoter sur des vétilles ; il est vrai que les cow-boys de Ford ou Hawks devisaient sans fin sur les talents respectifs de Leibniz et Schopenhauer. Les dialogues de Tarantino
sont écrits, très écrits, même. Il faut apprécier à sa juste valeur cet art du déphasage dans le dialogue, mais aussi de celui-ci avec le contexte, l'action et la mise en scène. Et c'est
pour cela que ça disjoncte méthodiquement. L'ensemble devient la traduction plastique de notre monde, où se croiser est la norme, se rencontrer : un défi. Les personnages aspirent à la
rencontre mais n'y parviennent (presque) jamais. Passons.
Cinéma : Autopsie d'un meurtre (2007), le pamphlet du critique du Nouvel Obs Pascal Mérigeau, produit ses premiers effets pervers. "A force de ne pas dire que les films sont mauvais, on finit par les trouver bons" écrit-il. De peur d'être le jouet de quelque mysthification à la moindre incertitude, voilà nos critiques prêts à éreinter tout ce qui n'offre aucun repère d'entrée identifiable (Tarantino délaisse la dramaturgie habituelle), au risque de se planter. C'est le cas avec Boulevard de la Mort, victime d'une condescendance lapidaire hors de propos. Il mérite mieux, en particulier qu'on en parle. Libre à chacun ensuite de reprendre ses billes. L'insignifiance supposé de l'intrigue sert de support au déploiement d'une mise en scène inspirée (mise en congé de toutes les articulations classiques) et d'un montage astucieux (le lien des deux parties est comparable à celui d'une fiction et d'un documentaire). Il y a en outre du Godard chez Tarantino (un hyper maniériste décomplexé). Chacun d'eux revendique le mélange de culture et de sous-culture. Le navet est une source d'expression pour l'invention d'un style original. D'où ces images volontairement salies, le tressautement travaillé et fugace du son, toutes ces bifurcations ellipsoïdes opportunes. Sans oublier la voilence (la scène centrale ce coup-ci). L'immense Jean Douchet a écrit des choses fortes à ce sujet : "Tarantino se rattache à une pensée artistique qui sait que le noble, le sérieux, le fini n'ont plus cours aujourd'hui, que la seule fonction de l'artiste est de donner, non pas une forme, mais de la forme à l'informe, à l'image de notre monde. Cette action même est violente" (Cahiers du Cinéma, 2001). La force du film, surtout, c'est qu'il n'y a pas d'histoire. Il y a toutefois une adéquation de la forme au fond : ce film désarticulé renverse a sa façon l'ordre établi. Boulevard de la Mort est une oeuvre féministe. Les dernières minutes sont à cet égard jouissives, ô combien jubilatoires. Cette violence outrée venge en partie les femmes (Tarantino les aime plus que de raison) de plusieurs millénaires de domination masculine. Le tueur en série zébré et motorisé, prend une raclée mémorable, dans une mise en scène grotesque à souhait, plus efficace qu'un pensum militant. Ne nous voilons pas la face, c'est du grand art (les quinze dernières minutes sont époustouflantes). La révision en hausse ne saurait tarder. of