Maux d'amour en-chantés
Jean-Patrick Gille, candidat
socialiste à la députation dans la première circonscription d'Indre et Loire, organisait vendredi soir dernier, à la bibliothèque municipale de Tours, une réunion oecuménique autour du thème
de la politique culturelle en France. Une réussite, incontestablement. Des débats vifs mais féconds. Sur le cinéma, en particulier.
Un petit mot à ce sujet. Il fut question, ce vendredi, lors d'une prise de parole "participative", de réhabiliter le cinéma prétendument populaire. Et l'intervenant d'opposer ce cinéma à géométrie variable, aux créations cinématographiques élitistes que projettent, entre autres, cette noble institution que sont à Tours les cinémas Studio. Faut-il par, exemple, encenser un Leconte sans intérêt au prétexte qu'il plaît au peuple (qu'est-ce, au juste, que le peuple ?) ? Sans conteste non.
Le dernier Christophe Honoré (metteur en scène de Dans Paris en 2005), est une merveille, une perle, oui, un don du ciel, une expérience intense sans égale ces temps-ci. Les Chansons d'amour (2006) pourraient s'éterniser, abuser de notre temps, personne n'y trouverait rien à redire. C'est un coup de pied de l'âne aux contempteurs haineux de Mai 68, un exercice d'admiration, un hommage tendre et appuyé à la Nouvelle Vague (les années 60), et à ce qu'elle symbolise envers et contre tous : une insolence libre et inventive. En ce printemps 2007, réac à en pleurer, le film est, osons le dire, transgressif (sans agressivité), courageusement anticonformiste (coquin et mélancolique, tout à la fois). Inutile d'insister, non ?
La Nouvelle Vague, donc. Certains l'ont jugée encombrante (tout sauf un exercice de style stérile, pourtant). Parlons-en :
-Un clin d'oeil à Jacques Demy, à ses tragicomédies amoureuses musicales (ici, paroles et musique d'Alex Beaupain, superbes), sensibles à l'air du temps (Les Parapluies de Cherbourg et la Guerre d'Algérie), au monde comme il va : au tout début des Chansons d'amour, la caméra s'attarde sur une affiche électorale (un poing et la rose) ; quelques minutes plus tard, de retour chez lui, Ismaël (Louis Garrel -le papa n'est pas loin...) passe devant le QG parisien de Nicolas Sarkozy, rue d'Enghien ; sa main s'agite nerveusement : une façon de signifier qu'on va bientôt en baver ; tout est dit. Rappelons en passant que Jeanne se nomme Pommeraye, comme le célèbre passage commercial nantais (Lola). A la toute fin du film, comme parfois chez Demy, Les Chansons d'amour oscille entre réalisme et onirisme. Il y a en outre cette façon de filmer un milieu fermé qui permet à tous les personnages de s'entrecroiser, de former un réseau, avec des rimes intérieures et des symétries.
-Un autre à Jean-Luc Godard : générique connoté, improvisations supposées, son et images décalés (Julie -Ludivine Sagnier, définitivement craquante- se meurt sur un trottoir : le commentaire des médecins et des forces de l'ordre accompagne les faits et gestes d'Alice (Clothilde Hesme, parfaite) restée à l'intérieur du café-concert). La querelle conjugale entre Ismaël et Jeanne, ressemble à la scène de ménage qui oppose Anna Karina au regretté Brialy dans Une femme est une femme. Tandis que le chant et la danse, dans une comédie musicale classique, arrachent les personnages au temps concret, dans Les Chansons d'amour, comme chez Godard (et Demy), ils ne sont au contraire qu'un moment du comportement des héros. Rien ne vient rompre artificiellement le fil du récit. Sans oublier, bien sûr, le clignotement des enseignes lumineuses, une fois le soir venu : les couleurs pop godardiennes des années De Gaulle. Via ces pures sensations colorées, le cinéma retrouve quelque chose de la peinture moderne (voir aussi les sculptures lumineuses de Grégorio Vardanega et Mathilde Perez).
-Truffaut, enfin. Pour ces couples qui dégagent un parfum acre de cadavre et d'encens (La femme d'à côté). Une odeur de décomposition. Pour ces joutes oratoires amoureuses qui ont pour cadre un cimetière (Adèle H, Ismaël et le fantôme de Julie). La mort, ce scandale, et l'impossible deuil (La chambre verte) : Ismaël étreint par le chagrin, traîne dans les rues de Paris la mort dans l'âme, avec le sexe comme échappatoire -débordement du désirer-dire sur le vouloire-dire. Deux mots rapides sur le trio amoureux truffaldien qui lorgne chez Eustache. Ce n'est pas tout : Jeanne, Julie et Ismaël sont au lit et lisent studieusement. Cela ne vous rappelle rien ? Ah, oui, bien entendu, Domicile conjugal, la belle Claude Jade, etc. ! Le jeu de Louis Garrel, aussi, n'est pas sans rappeler celui du jeune Jean-Pierre Léaud, alias Antoine Doinel (le personnage se fait à soi-même un théâtre). Saluer également la justesse du jeu de Grégoire Leprince-Ringuet (Erwann), l'élégance de son interprétation. Il joue sans composer. Un mot encore. Nous n'oublierons jamais le regard-caméra désespéré et inconsolable de Chiara Mastroianni (Jeanne pleure l'absence définitive de sa soeur Julie, dans le Parc parisien de la pépinière, là-même où elles se retrouvaient souvent naguère), dans un de ses plus beaux rôles (la fille d'une demoiselle de Rochefort). On discerne sur son visage la présence de la mort, mais une subtile clarté se répand sur ses traits ; une expresssion de gravité et de résignation, pleine d'humanité. Les regards-caméra d'Anna Karina dans Le Petit soldat et Alphaville de Godard, du jeune Doinel dans Les 400 Coups de Truffaut, et d'Harriet Anderson dans le Monika de Bergman, restent gravés dans les mémoires. Gageons que celui de Jeanne y trouvera une place.
Les Chansons d'amour n'est pas un film con-sensuel. Encore que...