Clin d'oeil
Joseph Losey tourne Monsieur Klein en
1976. Sans doute son meilleur film. Le plus grand rôle d'Alain Delon. Le redécouvrir une soirée de printemps à 20H45 sur Arte appelle quelques remarques.Un bourgeois parisien profite de L'Occupation de la France par les nazis, pour racheter à bas prix des tableaux à des Juifs aux abois. Un jour, Robert Klein (Delon, le don) est fiché comme juif car il est l'homonyne d'une personne qui exploite cette coïncidence pour s'abriter derrière lui. Il enquête (en quête de quoi, de qui?), cherche à démasquer son double. Résulats des investigations : un rendez-vous avec lui-même.
Monsieur Klein est glaçant. On y réfléchit beaucoup. On se tient à l'oeil, surtout. La preuve : les miroirs abondent. Losey en joue (jeux de miroir) : s'y reflètent les enjeux du film. Le fond et la forme sont insécables.
Robert Klein observe le monde -ses joies, ses peines- tantôt à travers les vitres de son appartement, tantôt au travers des vitrines des commerces qu'il fréquente. Le monde se donne parfois en spectacle sur la scène d'un music-hall nauséabond. Les glaces de sécurité, des représentations pseudo-artistiques : une mise à distance de son prochain. Sur une toile, il lui arrive quelquefois de l'encadrer. Les affaires sont les affaires. Un inconnu a soudain droit de regard sur sa vie de marchand d'oeuvres d'art opportuniste (plus avide que méchant, au demeurant). L'existence d'autrui se rencontre dans l'expérience du regard (à l'image des miroirs, ils sont légion dans le film). Autrui me vole le monde, me dépossède. Pris pour un Juif, mis en miettes, sous surveillance et aux aguets, Robert Klein fait l'apprentissage de l'altérité, se retrouve sans racine, ni attache. En un mot : contingent.
Sa mauvaise foi, sa malhonnêteté lui sautent aux yeux. Une crise existentielle l'étreint. Et là, Joseph Losey pose le problème de l'identité juive. Qui ne peut pas se définir par les caractères physiques, culturels ou sociaux des individus, pour ne rien dire du nom de famille... La première scène de Monsieur Klein est à cet égard édifiante. Le Juif n'existe que dans le regard de l'autre qui l'objective : c'est bien l'antisémite qui fait le Juif. Un Losey résolument sartrien (à la fin des années 70, dans Le Juif imaginaire, Alain Finkelkraut ne dit pas tout à fait la même chose. Passionnant). Il y a peut-être aussi un clin d'oeil à ce que Lacan (un des gourous des années 70) appelle le stade du miroir, c'est-à- dire une identification au personnage constitué par une désignation sociale.
Robert Klein ne peut plus se voir en peinture, contrairement aux aristos croisés le temps d'une soirée mémorable (sur le plan cinématographique), dont les portraits ornent les pièces d'un somptueux château en Espagne. Au gré de sa quête, Klein se mire à plusieurs reprises dans les miroirs qui s'offrent à son regard. Un miroir aux alouettes grossissant. Son univers se délite ; le sol se dérobe sous ses pieds. Je est un autre, incontestablement : une crise identitaire irrémédiable. Il fait jouer l'International au piano en présence d'amis interloqués et de collabos interdits. Fuit un spectacle antisémite. Comme on dit, il ne peut plus se regarder dans une glace. Une collectivité le tient pour Juif. Le constitue comme Juif, en dépit de lui. Robert Klein se reconstruit en épousant le sort (non le destin) de ceux qu'il dépouillait encore récemment. Une ultime chance lui est offerte de s'en sortir : il la décline ; il ne renoncera plus à une authenticité chèrement acquise, quoi qu'il lui en coûte. Raflé, il est parqué en 1942 au Vel d'Hiv, puis jeté dans un wagon à bestiaux -par la police française. Son double, debout derrière lui, le fusille du regard. Robert Klein sait sésormais que ça le regarde. of
PS : cela semble plié : nous nous réveillerons lundi matin dans le Sarkoland ; merci encore à Ségolène Royal (qu'elle est belle...) d'avoir porté haut et fort les valeurs humanistes qui rendent la vie plus supportable. Malgré la honte et le chagrin, le 7 mai nous entrons en résistance. Jamais ressenti cela auparavant ; pourquoi cet homme de droite suscite-t-il une telle défiance chez des millions d'individus ? Cinq longues années pour se pencher sur la question. Belle campagne, chers camarades. Courage ! Merci enfin au cinéaste François Ozon pour son engagement sans faille. Vive l'amour!!!
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