Anna (haine)
Devant la réprésentation poignante de la déchéance dramatique
d'Anna M. (2006), suis-je bien à ma place ? En un mot, cette chute me regarde-t-elle ? N' y a-t-il pas quelque chose d'immorale à soutenir du regard -coûte que coûte- les
tourments mortifères d'une jeune femme consumée par une psychose obsessionnelle et son délire érotomane ? Anna M. (Isabelle Carré : ça ne tourne pas rond, mais elle est sidérante ; jolie malgré
tout, et même belle, si la beauté est incompatible avec la coquetterie et la futilité) vit chez sa mère. Un chien leur tient compagnie. Elle a une petite trentaine, travaille consciencieusement à
la Bibliothèque Nationale de France, où elle rénove des manuscrits anciens. Elle est encore célibataire (pourquoi pas, après tout). Le temps d'une hospitalisation, Anna croise le
docteur Zanesvski (Gilbert Melki, au sommet), et s'invente un amour avec ce médecin qui n'en peut mais. Elle oscille entre l'espoir, le dépit et la haine, le désespoir et la vengeance, pour finir
internée dans une clinique psychiatrique. Bref, une histoire-avalanche, où chaque épreuve provoque une nouvelle épreuve, où chaque infortune en suscite une autre. Autant dire que le dernier film
de Michel Spinosa (réalisateur remarqué de l'agréable Parenthèse enchantée (2000) avec Clothilde Courau et karin Viard) n'est pas un concours de contrepetteries. Il pourrait même
faire office de bréviaire pour une génération entière d'élèves infirmiers en psychiatrie : l'érotomanie et ses symptômes y sont décrits par le menu avec rigueur. Il est en outre envisageable de
se demander si le cas clinique ne prend pas, à la longue, le pas sur le personnage dans toute sa complexité.
Qu'en est-il par ailleurs de la mise en images (de la mise en formes, donc) de ce traité psychiatrique ? Revenons un instant aux deux trois questions posées dans le propos liminaire. D'où vient ce ressenti tenace d'avoir été pris en otage par un scénario tyrannique, d'une perversité équivoque ? De s'être à ce point senti déplacé, surnuméraire, en voyeur déculpabilisé par la pénombre de la projection ? Comment expliquer ce malaise récurrent ? Michel Spinosa est un metteur en scène respectable. Soit. Il est par ailleurs un directeur d'acteurs estimable. N'empêche ! Le supplice d'Anna et son traitement cinématographique auraient sans doute aucun mérité plus de retenue, à coup sûr du tact, une impénétrable discrétion ; osons l'avouer : de la pudeur. Nous en sommes loin. Etait-il à cet égard judicieux de livrer en pature, deux heures d'affilé, sans que rien ne nous soit jamais épargné, la détresse infinie d'une jeune malade ressentimentale, le matin pathétique, pitoyable en soirée, par moments insupportable, en proie à d'insurmontables difficultés sur lesquelles elle n'a pas de prise ? Assurément non !
A quel instant le film devient-il obscène, c'est-à-dire pornographique (vieux et vaste débat) ? Pour ne rien dire de l'esthétisation superfétatoire de scènes superflues. Un exemple. Anna est assise sur un banc du parc de la clinique. Elle rédige une lettre. Plan fixe ; travail sur la couleur et le son : le ciel est sombre (assombrie...), l'image artificiellement obscurcie ; le vent fait vibrer les arbres, soulève de minces tourbillons, les feuilles palpitent. Anna se lève, fait quelques pas : discret travelling latéral ; elle s'évanouit soudain, tombe de tout son haut : nouveau plan fixe, cette fois sur cette petite chose gisant sur le sol. L'indélicatesse du déploiement stérile de cette vaine scénographie saute aux yeux. En ce cas, le raffinement confine au plus mauvais goût. L'exhibition rebute. Un cinéaste devrait peut-être ne jamais négliger dans son dispositif filmique la place du spectateur à venir. Il s'agit pour le metteur en scène, somme toute, de trouver la bonne distance qui sépare et/ou réunit les éléments entrant dans la fabrication de l'oeuvre (lui-même, son sujet, les personnages, le cadre, etc.). D'autre part, d'aucuns font le rapprochement entre le film et L'Histoire d'Adèle H. de François Truffaut. Anna M. ne semble pas pouvoir supporter la comparaison. En reparler, éventuellement. of
PS... : à 20h, dimanche, quoi qu'il arrive, nous serons là ; Ségolène : merci pour tout, belle campagne !