A la bonne heure !
Les LIP, l'imagination au
pouvoir (2006), le documentaire de christian Rouaud (documenteur -subtile formule de Serge daney- de talent), nous plonge deux heures durant dans la lutte ouvrière la plus
originale de l'après 68, celle des usines horlogères LIP à Besançon, de 1973 à 1977. Une véritable épopée non-violente. Des retrouvailles avec un combat
spectaculaire, particulièrement long, où l'imagination mène la danse, dans le cadre d'une démocratie directe (participative?) emblématique : "On fabrique, on vend, on se paye". Une
épopée avec ses héros, bien sûr (quelle histoire, en effet !) : les syndicalistes CFDT Charles Piaget (milite aujourd'hui à AC! Contre le
chômage), Roland Vittot, militant au feu PSU de Rocard (anime depuis quelques années un groupe de patois local dans le village où il est né),
Jeannine Pierre-Emile (retraitée, fille de maçon immigré italien), déléguée du personnel et membre du CE de LIP en 1973 ; Michel Jeanningros, entré à
l'Action Ouvrière en 1973 : pendant le conflit, il n'a pas d'heure, et sa maison est ouverte à tous les vents (il est toujours "l'archiviste" de LIP) ; Fatima Demougeot (a depuis repris des études universitaires et travaille dans les quartiers sur les problèmes de laïcité, de mixité et d'égalité), sans
oublier le prêtre dominicain, Jean Raguenès, animateur du Comité d'Action durant le conflit (vit actuellement au Brésil, où il se bat aux côtés des paysans sans terre) ; enfin
Raymond Burgy, ancien sous-officier, membre du Comité D'Action, qui a payé très cher son engagement dans la lutte. L'Eglise catholique, l'évêque de Besançon en tête, et tant de
prêtres, ont aidé, voire protégé et caché efficacement les protagonistes du conflit, jusque dans l'illégalité.
La majorité d'entre-eux a du reste été formée par des militants de la gauche chrétienne et de l'éducation populaire, révoltés par l'injustice.
Le proverbe dit : "de la réflexion naît l'action". Chez les LIP, dès 1973, on se lance spontanément dans la bagarre, au jour le jour -une heure chasse l'autre-, puis on se pose pour s'accorder, collectivement et démocratiquement, du temps pour faire le point. De l'action naît la réflexion. Des femmes et des hommes librement donnent un sens à une situation qu'ils jugent intolérable. Ils se révoltent, se posent en s'opposant. Si le film suscite un tel engouement (mérité), c'est sans doute qu'il dresse le portrait de groupe d'individus qui se jettent hors d'eux, se mettent à exister (sortir de soi) ; ça ne parle plus totalement à leur place. Jusqu'à en assumer toutes les conséquences. Une liberté pleine et entière, puisqu'elle se double de celle des autres.
Un mot encore, toutefois. Les LIP, l'imagination au pouvoir (un slogan de Mai 68) semble d'une facture par trop traditionnelle. Il retrace (montage parfait et astucieux) l'aventure des LIP à travers des récits entrecroisés, des portraits, des archives et un retour récent sur les lieux symboliques de l'épopée. Soit. Pourquoi, cependant, ne pas avoir davantage laisser défiler librement les images d'archives (bavardes à souhait ; préciser, surtout, qui filme et comment), sans voix off, ni entretiens convenus intercalés (réglés comme une horloge), seulement des corps (affairés ou au repos), des voix (lyrisme militant, ton badin) et/ou des bruits (les machines, des murmures, quelques enfants enjoués), revenus de loin, comme réssuscités, polysémiques (à chacun d'en faire son miel), et qui trouvent leur place dans notre présent, témoins de ce que l'homme n'est jamais fini, ni achevé. S'immerger dans un bain chaotique d'images sans enjeu, miroir (nécessairement) infidèle d'une utopie en mouvenent et de ceux qui l'incarnent. Laisser en somme à ces images le temps de nous dire un peu de ce qui fut et demeure. Sans le reformatage (même réussi) du documentaire classique. Un mot encore. Cette lutte n'a pas changé la vie des LIP en destin, comme on le dit communément. Notre liberté ne trouve sa limite qu'avec la mort. Ce portrait d'une époque ne manque pas d'intérêt pour mieux voir aussi la nôtre. Et en être les acteurs, jusqu'au bout, autant que faire se peut. of
PS : tiens bon, Ségolène ; on t'aime !