Vol au dessus d'un nid de cocos
A l'ancien dissident soviétique Leonid PlioutchDepuis peu (une année d'immersion, tout de même), les Editions Bach Films offrent l'opportunité de (re)découvrir les richesses du cinéma soviétique, de la fin des années dix du siècle passé, jusqu'aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Ceci pour un prix modique, vu la qualité artistique des oeuvres proposées (et le soin apporté à leur restauration). La liste n'est pas bien sûr exhaustive : Y.Protazanov (Le Père Serge, 1917), V.Poudovkine (La Mère, 1926), A.Room (3 dans un sous-sol, 1927), E.Dzigan (Les Marins de Kronstadt, 1936), S.Eisenstein (La Grève, 1925, La Ligne générale, 1929, Que Viva Mexico, 1932), A.Medvedkine (Le Bonheur, 1934), A.Dovjenko (Arsenal, 1929, La Terre, 1930), G.Alexandrov (Joyeux Garçons, 1934), B.Barnet (La Fille au carton à chapeau, 1927, La Maison de la rue Troubnaïa, 1928, Le Faubourg Okraina, 1933, Au bord de la mer bleue, 1935), sont autant de créateurs de formes par trop méconnus ou négligés. Passons sur Joyeux garçons, tentative grotesque, pathétique ou attendrissante, c'est selon, pour rivaliser avec les Américains sur le terrain de la comédie musicale... Sans commentaire (ou comment taire). Arsenal de Dovjenko est en revanche un feu d'artifice esthétique novateur et débridé, épique et lyrique, tout à la fois ; un travail expérimental, sans démesure ; à couper le souffle, vraiment ! Ce n'est d'ailleurs pas son unique coup de maître. "Comment ne pas nous attarder sur La Terre, chef-d'oeuvre parmi ses chefs-d'oeuvre, inoubliable, inoublié ?" demande l'immense critique Barthélemy Amingual. Comment, en effet, ne pas abonder dans son sens. La Terre reste l'un des plus beaux films du monde (oui, oui !) : un cinépoème, contesté à sa sortie en URSS, par Gorki en particulier. Chez Dovjenko le nouveau ne se substitue pas à l'ancien sans douleurs. A cet égard, Eisenstein paraît idyllique (ce qui n'enlève rien à son génie ; qu'en dire de plus ?). Un très grand film, donc. A l'image d'un autre chef-d'oeuvre, mémorable également : Au bord de la mer bleue de Boris barnet. On l'aime fort celui-là (le cinéaste). Serge Daney a écrit je crois de très belles choses sur le film (et sur le metteur en scène aussi). A fouiller.
Ces poètes indispensables à l'art du film ne nous ferons toutefois jamais oublier que derrière l'écran se cache un autre décor : les camps de concentration soviétiques, conçus par le duo infernal Lénine/Trotski, perfectionnés par Staline, dans lesquels meurent en Sibérie des millions d'êtres humains, parce qu'ils sont petits propriétaires terriens, fils ou filles de bourgeois honnêtes, boutiquiers sans fortune, contestataires d'un jour, anarchistes sans haine, sociaux-traitres, parfois Juifs ou Tchétchènes, tout simplement démocrates -ah! le vilain mot. Comme disait l'autre : un bilan globalement positif (d'après G.Marchais, un vieux fossile, un peu marteau). On épargne Outre-Atantique à Lubitch et Capra ces hors champs macabres (un peu de provoc). Mais c'est une autre histoire. Le même Boris Barnet tourne en 1943 Un Brave garçon. Un groupe de partisans russes installé dans une forêt sauve de la mort un pilote français dont l'avion a été abattu par les nazis. Le film est interdit à sa sortie en Russie (le cosmopolitisme du propos jure en 1943 avec le socialisme nationaliste -rouge/brun- des hiérarques du Kremlin).
Il est vrai que la vedette n'est pas le peuple en tant qu'entité abstraite (partout et nulle part, comme le sucre dans le lait chaud), ni l'incontournable Parti Communiste d'Union Soviétique, moins encore le Tsar de toutes les Russies, Joseph Staline. Non, Boris Barnet n'en fait qu'à sa tête, et commet en route (mauvais compagnon...) un péché impardonnable et risqué : il fait de l'Artiste (ici un chanteur lyrique) le seul résistant capable de donner un sens aux événements, donc à la vie. Hérésie suprême au pays des soviets. Il est en outre physiquement courageux : il meurt en mission, assasiné par les Allemands. Seule la beauté sauve le monde, clame Boris Barnet. Culotté (le goulag n'est jamais très loin). Il faut voir le camarade artiste émouvoir, puis rassurer par son éloquence une population délaissée, désemparée, abandonnée à elle-même (dans un paysage désolé, ravagé par la guerre), qui soudain recouvre des forces et s'en va rejoindre le maquis. Des traits de lumière illuminent les clairières, ultimes refuges des combattants : un éclair d'espoir -un film lumineux. Sous le regard espiègle de l'irrésistible katia (Eléna Sipavina), une jeune partisane bien sensuelle (elle suit un régime) ; un ange solaire au coeur du glacis soviétique. C'en était trop pour le Petit Père des Peuples, sans doute. Les rayons de soleil printaniers dans les futaies de la région de Novgorod n'avaient rien pour l'attendrir. Dans Un Eté prodigieux (1950), n'était la féerie quotidienne, le style du cinéaste s'est affadi, l'audace s'est tarie, plombés par le réalisme socialiste. Ultime pied de nez au tyran : le stakhanovisme agreste, baigné d'allégresse, célébré dans le film en apparence seulement, se révèle être une machine à diviser les kolkhoziens et kolkhoziennes, concurrence oblige, à coups de cadences infernales à faire se pâmer de joie un libéral borné. Le dernier coup de pied de l'âne de Boris Barnet qui se suicidera en 1962. Revoir Ivan le Terrible. Cinéma et politique ; Histoire et cinéma, vaste programme. A la revoyure. of,
PS : tiens le coup Ségo...
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