La flamme d'à côté (Janvier 2004)
Ce qui suit n'est pas une condamnation sans
appel de l'institution conjugale. Moins encore une diatribe bilieuse contre la mystique du lien sacré. Trève des confiseurs oblige.
Seulement deux ou trois mots au sujet des Sentiments, le nouveau film de Noémie Lvovsky, sorti cet automne. Un film
attachant, bien qu'inégal, mais porteur de bonnes idées délicatement mises en scène.
L'homo oeconomicus s'ennuie. Il déprime, végète, s'étiole. Consomme désormais dans l'amertume. Les hopitaux psychiatriques ouvrent des services ad hoc, pour soigner
les frivolités dispendieuses par trop compulsives. Il s'affiche à l'occasion à la télévision, ou babille à la radio, pour tuer le temps, faute de pouvoir l'acheter (lâcheté?). L'époque est
globalement calme. Les missions civilisatrices sont passées de mode par chez nous. D'autres s'en chargent... Les envahisseurs ont renoncé. Chérie : la banque a appelé! Et c'est ton tour de sortir
les poubelles! Palpitant...
L'amour -et ses ersatz- se présente alors comme l'ultime aventure susceptible de sortir le consommateur de sa torpeur dissipatrice. Les Sentiments met en images cette échappatoire salvatrice, stimule nos existences falotes. Jacques (Jean-Pierre Bacri, dans un contre-emploi réussi), médecin de son
état, trompe sa femme Carole (l'impeccable et radieuse Nathalie Baye) avec Edith (primesautière et céleste Isabelle Carré, irrésistible), mariée à François (le très flegmatique Melvil Poupaud),
toubib lui aussi. Ils sont voisins ; ça crée des liens...
Jacques et Edith s'éprennent l'un de l'autre. François la regarde encore, seul Jacques à présent la voit. Le choc diabolique de deux épidermes. Du
marivaudage contemporain a priori léger et sans surprise. Or, ce qui sauve le film du cucul-la-praline ordinaire, c'est l'absence -plutôt rare finalement- de hors-champs culpabilisants, voire
culpabilisateurs. lls viennent en général altérer la pureté innocente des commerces adultérins. Edith (petite soeur candide de la séraphique Vinca (Nicole Berger) dans Le Blé en herbe de Claude Autan-Lara), s'offre à nos regards comme l'innocence originelle incarnée. Ce qui n'est pas le cas de tout le monde... Une innocence obstinée
; une ingénuité désarmante (et désarmée), portée par le jeu angélique d'Isabelle Carré, toute en rondeur. Elle aime, donc ne pense pas à mal. Aucune perversité, ni manipulation. Une Eve d'avant
la chute.
Jacques, quant à lui, fait montre à son tour d'une candeur tout autant déculpabilisatrice. La fusion est en cours. Une béatitude autiste irradie leur quotidien. Le
fusionnel, comme disent nos amis psychiatres. Jacques en est transfiguré, devient altruiste, compréhensif, plus calme, affectueux et même empli de compassion (un remède pour les couples en
déroute). Devient drôle à ses dépens (avec la scène du coup de fil, le cinéma français ne nous avait pas fait rire à ce point depuis Comme elle respire,
1997, de Pierre Salvadori). Et ressent surtout la "terrible joie d'exister" chère à Giono. Plus que jamais l'amour aujourd'hui ressuscite, élève le
quelconque à la puissance de la singularité (Georg Simmel). Il rompt pour quelques heures, parfois quelques mois, le cercle vicieux du type. Lorsque les deux amoureux sont réunis dans le même
plan (un bon plan...), les yeux dans les yeux, le temps semble suspendre son vol ; le monde est déserté (minute romantique). Pas de succession classique d'emballements passionnés et d'abattements
déchirants. Un avant paraît impensable, un après inenvisageable. Malheur à celui ou celle qui viendrait fragiliser l'émouvant édifice (déjà branlant poutant), agencé puis enregistré par la
cinéaste (avec talent). Subtil et bienvenu renversement des valeurs.
Une autre bonne idée : intelligemment (mise en scène et montage heureux), Noémie Lvovsky tente subrepticement de faire porter par le spectateur la croix des
errements des amants. Bien vu. Chacun son ressenti, evidemment. Partant, il nous revient peut-être d'éprouver de la culpabilité en lieu et place d'Edith et Jacques, comme nous souffrons avec le
cornard et la femme trahie -sans mot dire (sans maudire?). Pour un temps seulement, car tout rentre dans l'ordre. Chacun rejoint ses pénates : malheureux ou résigné. Desproges disait que dans un
couple, il y en a toujours un qui s'ennuie et l'autre qui souffre. Allez savoir. Le film perd à ce moment-là de son originalité. L'époque est frileuse ; le cinéma s'en fait l'écho. Quoi qu'il en
soit : aimer, être aimé (désiré) : justifier un temps son passage ici-bas ; il est des perspectives moins réjouissantes, non ? A vos amours. of