Coup de vieux à Carson City
C’est à coup sûr un des plus beaux films du monde (en tout cas l’un des plus émouvants), à la morbidité sinon revendiquée, du moins assumée : Le Dernier des Géants de Don Siegel (1976). Un cinéaste américain à la croisée de deux cinémas, encore enchevêtrés, voués cependant à une probable scissiparité. L’un –classique-, se meurt, en compagnie de ses étoiles vieillissantes (Lauren Bacall, James Stewart, John Wayne, John Carradine), l’autre –dit moderne-, multiforme, s’emploie –entre autre- à raffiner sur des formes anciennes (en l’occurrence le western). Une tragédie et ses figures imposées : unité de lieu (Carson City) ; unité de temps (huit jours, du 22 janvier 1901 au 29 janvier de la même année) ; unité d’action (les derniers faits et gestes d’un justicier redouté), et c’est parti. Un enterrement en grandes pompes (des bottes de cowboy), un épilogue tragique (un gunfight mortel). Surtout : un passage de témoin avorté. Une réflexion sur ce que léguer veut dire. Sur ce qu’il est possible ou non de transmettre (une transmission contrariée, nous en reparlerons : c’est le cœur du film). Le Dernier des Géants n’est donc pas seulement un renouvellement roublard du thème rebattu du gunfighter fatigué. Voyons voir
Précédé de sa réputation de chasseur de primes impitoyable (mais dénué de haine), John Bernard Brooks (John Wayne, bouffi et difforme, méconnaissable), plus tout jeune, revient dans une petite ville du Nevada, théâtre d’exploits anciens. De vieux ennemis à la mémoire longue, aux idées courtes, et à la gâchette facile, entendent bien lui faire payer quelques dettes en suspens. Tout juste arrivé, il se rend chez le Dr Hostetler (l’inusable James Stewart), un vieil ami débonnaire et bienveillant. Des douleurs virulentes, une consultation en bonne et due forme, un diagnostic enfin : un cancer au stade terminal ; quelques semaines de sursis seulement. Brooks, gourmé et digne, trouve une chambre dans une maison d’hôtes, où il souhaite profiter du peu de temps qui lui reste à vivre, et défier surtout la maladie. Il noue des liens particuliers avec sa logeuse (Lauren Bacall, au charme inentamé), et suscite l’admiration ambiguë de son jeune fils.
Brooks est en exil dans son propre pays : l’Amérique a changé, ce type de héros n’a plus sa place dans une société où la légitime violence est devenue l’apanage exclusif de l’Etat et de ses ramifications. Le film accompagne le passage lent de l’état de nature à la civilisation, comme dirait l’autre. Fin d’une époque, d’un style de vie. Nous sommes à l’orée du XX° siècle. A l’image de ses géants, le farwest devient une légende à imprimer. Nulle nostalgie pourtant dans le propos de Don Siegel, si la nostalgie consiste en effet à croire qu’il est toujours possible de retrouver ce qui a été perdu ; c’est plutôt de mélancolie qu’il s’agit dans Le Dernier des Géants (plus tout vert): elle repose sur l’idée qu’il n’y a aucun retour envisageable ; le retour sur le passé n’est pas permis. Vivre alors le présent avec intensité, ne rien regretter, ne pas tricher, se justifier s’il le faut –sans cynisme, ni duplicité-, défendre le bilan d’une vie au cas où, avec le souci de rester fidèle à ce qu’on a été, pour le meilleur et/ou pour le pire : la repentance feinte n’est pas le fort de Brooks, moins encore l’expiation hypocrite judéo-chrétienne, et c’est tant mieux ! Simplement, il n’est plus de son temps (après l’avoir fait). D’autres, en attendant, inventent les formes (mise en scène, montage, etc.) et les figures (histoires, scénarios, direction d’acteurs) d’un monde qui devient le leur. Un monde en quête d’une une imperturbable banalité…La sécurité en plus (et encore), l’ennui en sus (pourquoi pas), et l’aventure en moins (la neurasthénie collective guette). Passons.
Le cinéma moderne comme lieu de l’intransitivité ; rien de neuf. La scène finale est exemplaire à cet égard. Le 29 janvier 1901, Brooks donne rendez-vous à trois hommes obsédés, pour diverses raisons, par l’idée de l’affronter en combat singulier. Il les élimine comme jadis dans le saloon de Carson City, puis expire dans la foulée : une balle fatale reçue dans le dos pendant les combats. Le rejeton de la logeuse a assisté au dénouement du carnage ; après avoir achevé l’auteur du coup feu mortel à l’aide du pistolet de Brooks, il croise son regard une dernière fois, puis se débarrasse de l’arme, jetée vigoureusement au fond de la salle. Geste symbolique entre tous : véritable rite d’initiation qui n’implique aucune passation de pouvoir, au contraire. Nous assistons à une entreprise de démystification de la violence, dépossédée de sa mise en forme jubilatoire, une violence délégitimée par ce geste et la vacuité même de cet ultime combat sanglant. Nous vivons désormais avec des héros de temps de paix (tel l’immense Zidane…). La mission du film est une mission de révélateur, comme on dit cela du bain où l’on met les photographies. L’identification sans recul à des personnages à l’héroïsme tout à la fois flamboyant et nauséabond, n’est plus automatique. L’aliénation à laquelle aspire tout cinéphile est débusquée. Il s’agit de ne plus magnifier l’obscénité de la violence (sans adhérer pour autant au pacifisme bêlant contemporain). Une des réussites indéniables du film (génie du cinéma américain). Vacuité d’un combat d’arrière-gardes, avons nous dit ? Pas seulement, tant s’en faut. Brooks veut finir sa vie comme il l’a vécue. Pied de nez aux bonnes âmes, et en prime : un fatum antique. Un destin en forme de suicide. Brooks livre dans ces duels un dernier combat contre lui-même, contre la pulsion de mort qui a longtemps gouverné sa vie. Contre le mal qui le consume. Sans rien en attendre. De l’art pour l’art : quand on n’a plus de prise sur grand-chose. John Wayne, traqué par le cancer, mourra quelques semaines après la fin du tournage du Dernier des Géants. Son dernier film ; un des meilleurs. Don Siegel est grand. Génie du cinéma américain, vraiment.
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