Amère patrie
à ma fille Lucie
Il fallait s'en douter, Indigènes n'est déjà plus un film, une oeuvre d'art.1943 : Saïd, Aldelkader, Messaoud et Yassour vont s'engager comme 130 000
autres "indigènes" dans l'armée française pour libérer la patrie ( Africains noirs et Maghrébins
mêlés). Ils vaincront en Italie, en Provence, dans les Vosges et en Alsace. La mise en scène, les acteurs, le montage, le scénario, les dialogues, ou le
travail sur le son et la lumière, tout cela importe peu, désormais. Même le prix d'interprétation masculine (mérité!), attribué à cinq des acteurs du film, lors du dernier Festival de Cannes,
semble à des années lumières. Une éternité. En quelques jours, Indigènes, du cinéaste Rachid Bouchareb, est devenu pour presque tout le monde un fait de
société, pour certains un simple support pédagogique (maudits profs...), pour d'autres, une bonne affaire médiaticopolitique (Chirac, en roublard avisé, a vu de loin venir le coup : Jamel
Debbouze, au journal de 20h, entre Bernadette et RDDV, ç'a de la gueule, non?).
L'oeuvre dit des choses biens (et bien des choses), il va sans dire, mais comment les dit-elle? Sans conteste, Roschdy Zem (Messaoud), Samy Nacery (Yassir, puisse
le film apporter la paix à l'acteur), Sami Bouajila (Abdelkader) et Bernard Blancan sont parfaits (surtout S.Bouajila, et Mélanie Laurent, aux yeux couleur smaragdite, aperçue deux minutes ; pas
de doute : elle est belle, si, si...). J.Debbouze (Saïd) itou, même si une fois encore il en fait un poil trop (à la deuxième vision, force est toutefois de constater qu'il nous faut
changer notre fusil d'épaule : son jeu est finalement subtil : l'escroquerie coloniale peut se lire sur son visage par touches impressionnistes, au fil des images cruelles). Bon, un mot sur la
forme, tout de même! Un spectre yankee hante le film de part en part : le fantôme de Spielberg (en particulier, mais pas seulement, pour la mauvaise conscience collective titillée, le syndrome
Amistad). Chacun peut s'amuser à rechercher les emprunts faits au Soldat Ryan et à la série Band of Brothers -diffusée sur France2 l'été 2002, l'année de la victoire de Jospin aux Présidentielles)-, produite par Steven himself ; ils sont légion (la main
tremblante de Messaoud, les combats acharnés du tout début, la scène de fin dans un cimetière militaire, etc).
Voyez la dernière partie d'Indigènes, celle où nos quatre soldats, dont un caporal (Abdelkader ; combien d'officiers noirs
et maghrébins dans l'Armée Française d'Afrique?) et un sergent-chef hors service, se retrouvent seuls -les cieux semblent indifférents à leur destin- pour
défendre un village alsacien : on se prépare comme on peut, dans un calme précaire ; soudain, les nazis débarquent, en nombre et surarmés ; quelques rescapés sont sauvés par l'arrivée inattendue
des renforts. Cela ne vous rappelle rien? Seul Tom Hanks manque à l'appel...
Ne boudons toutefois pas notre plaisir (si l'on peut dire...) : le film et son propos sont honnêtes, et Spielberg n'est pas un manchot. Idem pour Rachid Bouchareb
(les scènes de combat sont maîtrisées, à l'instar des séquences de plus basse intensité). Indigènes mérite l'estime (dans les milieux cinéphiliques
autorisés, le film est souvent reçu avec un air de condescendance mal contenu ; à cet égard, la formule de Marx, "Ils doivent être représentés", récemment utilisée par un rédacteur
parisien, laisse entendre qu'au fond la forme d'Indigènes ne vaut pas la peine qu'on s'en donne). Pas d'accord surtout, mais alors pas du tout, avec les propos de Jean-Baptiste Thoret
dans le Charlie Hebdo du mercredi 4 octobre, lorsqu'il écrit : "Indigènes est un film de propagande, mais pour la bonne cause. Il suppose une identificaton forcée et unilatérale, une vision binaire du monde" ; ou encore, "dès qu'un Maghrébin et un blanc partagent le cadre, Bouchareb ne se concentre que sur ce qui les oppose et, dans le même temps, nous dit que tout les rapproche". Et
alors? Il nous refait le coup des bons sentiments qui ne font pas les bons films. Certes, tout n'est pas parfait dans Indigènes, mais notre critique
préféré va un peu vite en besogne : il oublie la rencontre amoureuse entre un soldat maghrébin délicat et une charmante marseillaise, la belle Irène (Amélie Eltvedt) ; la personnalité complexe du
sergent-chef Martinez, à la généalogie obscure (Bernard blancan) ; la fraternité qui unit des soldats de toute origine : le caporal Leroux (Mathieu Simonet, très bien), par exemple, réconforte
Messaoud (sa chérie aux yeux clairs ne répond pas, because la censure...), laissant ainsi échapper une étincelle de tendresse ; l'attitude républicaine du
capitaine Durieux (Benoît Giros), lors de l'affaire des tomates. La liste est longue. L'article de notre jeune reporter aurait sans doute gagné à être
plus nuancé (le mot propagande est malheureux). Nuancé : le film l'est, là est sa force. Voyez enfin cette scène incroyable : Yassir et son frère Larbi entrent à pas feutrés dans une église de la
cité phocéenne ; une atmosphère bienfaisante et apaisée les enveloppe ; une lumière froide, voire blafarde, l'écho des bruits sourds ; la solennité des mots murmurés et respectueux de
Yassir -ne pas confondre le spirituel et le temporel, la pacification française au Maroc et la souffrance du Dieu des Chrétiens-, tout est convoqué
pour faire de ces quelques minutes filmées, un beau et émouvant moment de cinéma. Au delà de l'émotion, écrire raisonnablement sur Indigènes était
un devoir. Nulle repentance ici, juste un peu de mémoire et de justice. Rien que cela, mais tout cela. Tant pis pour les nostalgiques du Y'a bon banania.
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