Bouquet de roses (2005)
"Notez, notez tout, dites leur que
je ne suis pa le diable" François Mitterrand
BOUQUET DE ROSES
Ils ont encore dit du mal ce matin. Généralement, ça se tasse rapidement ; puis, soudain, la rage les reprend. Le procès des écoutes téléphoniques (Plenel) les rend fébriles et acrimonieux. Les enragés du Monde s'en donnent à coeur joie, tout au plaisir de se sentir rajeunir. Seul Philippe Val de Charlie Hebdo fuit la meute ; la curée n'est pas son fort. Sinon, comme toujours, la même fidélité de quelques-uns au Président (Tonton pour celui-là, le Vieux pour celle-ci) : le combat continue. Il faut ferrailler dur dans les dîners en ville. Les éternels déçus de la gauche (c'est une passion française) salissent toujours sa mémoire, étrillent sans mesure son bilan.
Depuis 1974, tant de combats menés à ses côtés. Déconvenues implacables et joies mêlées. Les deuils politiques nécessaires, le sien surtout, douloureux. Mitterrand comme une déception inévitable. Et notre jeunesse qui fout le camp... Très bel article de Luc le Vaillant dans le journal Libération du 20 août 2004, Le Désillusionniste : "François Mitterrand aura appris au peuple de gauche à se déprendre des idoles romantiques et des icônes social-démocrates. Les Che Guevara de guérilla qui faisaient oublier Cuba, les Cohn-Bendit qu quartier Latinqui n'avaient pas encore viré libéraux écolos. Les Jaurès, Blum, Mendès, et Rocard aussi, perdants magnifiques aux mains coupées, aux tentatives trop tôt interrompues" écrit-il avec raison. Ces jours-ci, un cinéaste talentueux, plutôt communiste (lucide), met en scène l'ancien maire de Chateau-Chinon dans Le Promeneur du Champ-de-Mars. Michel Bouquet, époustouflant, campe le Président (c'est fou comme Mitterrand lui ressemblait). Un défi d'acteur à la hauteur du talent du comédien, qui crève l'écran dans l'interprétation d'un vieil homme en train de crever en dur au mal exemplaire : chez les Mitterrand on ne se couche que pour mourir (ou alors sur le sol glacé de l'église de Jarnac, pour braver la camarde qui rôde alentour : scène stupéfiante, irréelle, risquée, mais ô combien réussie). Un écran hanté par son fantôme, car si le jeu de Bouquet finit par faire le corps du film, c'est un corps possédé. François Mitterrand ne confia-t-il pas aux Français, un soir de décembre 1994, qu'il croyait aux forces de l'esprit et qu'il ne les quitterait pas...
Le travail de Guédiguian (un documentaire sur l'art de Michel Bouquet?) est d'une fluidité toute classique, tel le verbe mitterrandien. Rien d'étonnant : les mises en scène du pouvoir et la mise en spectacle de l'intimité du prince n'avaient aucun secret pour le locataire de l'Elysée. Le cinéaste a tout simplement mis ses pas dans ceux d'un président metteur en scène hors-pair. De toute façon, le corps d'un chef d'Etat, par essence, est emprunt, travesti, montage, de part en part.
Il restait à Guédiguian à se glisser en douceur dans la scénographie politique mitterrandienne, productrice d'images et d'effets oratoires (le discours de Liévin : Michel Bouquet/Mitterrand au teint blafard, ailleurs, défaillant, retrouve le charisme du combattant socialiste charentais. Une séquence en apesanteur, où l'émotion qui règne sur le plateau est palpable à l'écran). En dévoilant son intimité, sans pudeur aucune, en fin connaisseur des humeurs du moment (la demande de transparence du télé-ciyoyen), François Mitterrand n'élimina pas les investissements mythiques nécessaires au bon fonctionnement du pouvoir, il en changea simplement les modalités. Robert Guédiguian, quant à lui, les a habilement mises en forme, a prolongé le dispositif, raccord avec les consommateurs qui se repaîssent désormais des entrailles de ceux qu'ils se sont choisis (la scène du bain). Retour saisissant de l'archaïque dans le moderne (voir Régis debray).
Le Promeneur du Champ-de-Mars est aussi un film passionnant sur le complexe D'OEdipe et ses avatars : un jeune journaliste (Jalil Lesper, tout en retenue, dans un parcours d'apprentissage parsemé de rites d'initiation), incapable de tuer un père dévorant (Guédiguian, lui-même, est vampirisé par son sujet), laisse la mort lentement s'en charger. Antoine Moreau (alias Georges-Marc Bénamou), souhaiterait en outre en savoir davantage sur le passé vichyssois du Président. Sur cette sale période de notre histoire, bien peu ragoûtante. Il ignore que les deuils collectifs ont eux aussi une date de péremption. Il voudrait qu'un vieillard, au seuil de la mort, rachète, tout seul, la cécité coupable d'une nation entière qui refoule la Collaboration depuis un quart de siècle (Papon a été ministre de VGE et le FN rassemble 6 millions de voix). Lorsqu'il n'est qu'idéologique, le deuil est une impasse. François Mitterrand avait 26 ans en 1942. Ces années-là ont été aussi celles de sa jeunesse, de sa découverte du monde. Le ton comminatoire du jeune homme le braque (regard foudroyant de Michel Bouquet/Mitterrand).Il entra en résistance en 1943, comme 1% de ses concitoyens. Rideau.
D'autre part, il est un tantinet lassant, voire agaçant, de suivre le défilement, au fil des jours cruels, des temps faibles et des temps morts (sic) d'un François Mitterrand exsangue mais disert (trop), transformé en Saint-François de Solutré (hagiographie inattendue), sur son chemin de croix, dispensateur d'aphorismes, fat en pontifiant intarissable. Gageons qu'il savait demander son chemin sans avoir à citer Paul Valéry. Sans afféterie. Vieille tradition cinématographique française, bien rance, du mot d'auteur à tout prix en guise de dialogues. Passons. L'émotion est là, le film est plus qu'honorable.
Tonton, je vous aime encore. Raisonnablement. Parce que vous n'avez jamais passé vos vacances en famille, dans une datcha, au bord de la Mer Noire, en compagnie des couples Marchais et Ceaucescu (de vieux fossiles un peu marteaux) ; la gauche n'est plus pestiférée ; pour l'amour des livres, de la poésie, des jolies femmes ; pour votre dégoût des injustices, de l'arrogance bourgeoise, et l'apprentissage (difficile) de la longanimité ; pour la fidélité à certaines valeurs, à quelques idées force, à ceux qui les incarnent, et aux amis qui nous accompagnent jusqu'au bout. Affection reconnaissante. Quant à la Bosnie, nous en reparlerons ailleurs...Bonne éternité. of