Les raisons de la colère.

Publié le par facquet

hopper.jpgà Florence et Jean-Raymond Garcia

Le jeudi 7 septembre 2006 à 20h45, Arte a eu la bonne idée de donner Les Moissons du ciel (Days of Heaven), de Terrence Malick, son deuxième film. En version française, malheureusement. Cette oeuvre tant célébrée mérite bien les éloges qui l'accompagnent depuis sa sortie, en 1978. Comme on dit : c'est un chef-d'oeuvre. Reste à savoir pourquoi, et là, ça se complique.
En 1916, Bill (Richard Gere, sobre, sans une ombre de cabotinage), ouvrier à Chicago, blesse son contremaître lors d'une rixe. Il quitte la ville illico, avec sa douce (Abby) et sa jeune soeur Linda (l'incroyable Linda Man), pour les champs de blé d'un grand domaine texan, où ils sont employés pour la moisson. Chuck (Sam Shepard, parfait), propriétaire des lieux, s'éprend d'Abby (Brooke Adams, irrésisitible). Afin d'améliorer leurs conditions de vie, Bill la pousse dans les bras du farmer, gravement malade.
Ils se marient. Bill et  Abby pensent qu'ils hériteront rapidement du domaine. Sur ces entrefaites, Abby tombe amoureuse de Chuck.
La comparaison avec Les Raisins de la Colère de John Ford ne tient pas. Osons ceci : le souci de la splendeur plastique -et son détournement- le rapprocherait plutôt de Barry Lyndon. A l'image du travail de Stanley Kubrick (celui-ci utilise dans son films des zooms qui révèlent lentement des images récréées à partir de tableaux de grands maîtres du 18° siècle : Watteau, Gainsborough, Hogarth, Reynolds, Chardin et Stubbs), Days of Heaven n'est pas une simple succession habile de jolis tableaux (le risque de la fresque à la beauté glacée), moins encore une compilation monotone de belles images (ce qui n'enlève rien au talent du photographe Nestor Almendros, récompensé par un Oscar). Les clins d'oeil à la peinture figurative américaine toutefois ne manquent pas : le traitement pictural des éclairages, des couleurs, du cadrage et de la mise en scène, saute aux yeux. On pense bien sûr à La Maison près de la voie ferrée (1925) de Edward Hopper, mais aussi à La Récolte d'airelles (1880) de J.T. Johnson, sans oublier Le Vétéran dans un champ nouveau (1865) de Winslow Homer, la Moisson de juillet (1943) de T.H. Benton, et surtout Le Monde de Christina (1948) de Andrew Wyeth : une gracile jeune femme brune (Abby?), assise dans un champ, de dos fixe au loin une demeure imposante. Wyeth suggère une menace dans le paysage et le bâtiment. L'incertitude, l'attente, la solitude et la désillusion l'emportent. Troublant.
Le film frôle souvent l'académisme, le contourne habilement, déjoue l'ennui au moment opportun, jugule avec grâce la préciosité embusquée. Comment?
Terrence Malick n'est pas l'ordonnateur d'un univers champêtre puritain idéalisé, contre-partie du chaos urbain (Chicago). En ville, comme à la campagne, les rapports de classes sont rugueux ; l'injustice règne. Pendant ce temps, en Europe, on s'embroche à coups de baïonnettes. Chez Malick, la terre est le lieu d'un remuement chronique. On fait la guerre aux éléments dans Days of Heaven. Le spectre du risque ne se trouve pas banni (voir l'attaque des sauterelles, par exemple, et la flamboiement païen qu'elle provoque). Par dessus tout, le film bénéficie d'un montage singulier et excentrique (remarquable travail du monteur Billy Weber), fait d'ellipses folles -subtils décadrages-, qui lui permet d'échapper au didactisme et à la lassitude. Pour achever le tableau, en filigrane, le destin tragique de ce triangle amoureux, le jeu de désir qui animent Abby, Bill et Chuck, font à leur tour vaciller de l'intérieur ce trop bel édifice. Chapeau bas. La musique est de Ennio Morricone. Génie du cinéma américain, et de Terrence Malick. of
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Publié dans pickachu

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