AÏE MEIN FÜHRER !

Publié le par facquet


Inglorious Basterds de Quentin Tarantino restera certainement comme l'un des films les plus passionnants de ces dernières années, et, peut être, l'un de ses meilleurs. Nous suivons les pérégrinations de Shosanna Dreyfuss (dont la famille a été assassinée par l'ignoble colonnel SS Hans) et du lieutenant américain Aldo Raine (Brad Pitt, au mieux de sa forme en cabotin hargneux), flanqué d'un groupe de soldats juifs, chargés d'éliminer sans pitié la fange nazie sur le territoire français pendant la Seconde Guerre mondiale. Un casting exemplaire, une direction d'acteurs irréprochable, un scénario primesautier - tant mieux !-, sans oublier la succession réussie de scènes léoniennes muettes et interminables, où un jeu crispé de regards tendus impressionne (un clin d'oeil à Sergio L. et à son maniérisme par ascèse), et de séquences d'action survoltées, mais maîtrisées (cette fois pas de grotesque sanguinolent répétitif, ni de second degré potache parfois envahissant), dont Tarantino s'est fait une spécialité épicée.
A la toute fin du film, l'ensemble des dignitaires nazis, Hitler compris, périt érubescent dans les flammes d'un cinéma parisien de quartier en proie à un incendie, devant un écran en feu diabolique d'où Shosanna Dreyfuss, la belle et talentueuse Mélanie Laurent, après avoir détourné un film de propagande à la gloire d'un héros de la Wehrmacht, hurle sa haine à des barbares qui partent en fumée sans pouvoir ficher le camp. Elle re-tourne et re-monte le film que des cinéastes frileux n'ont pas tourné. C'est jouissif ! Pas régressif.
Un mot encore, toutefois. Le contexe : la terreur antisémite. Un cadre élu : une salle de cinéma. Un sujet sous-jacent : le septième art. L'art du montage, les images et leur manipulation, pour le meilleur et le pire. Un cinéaste au fait de l'histoire de son outil pour filmer l'ensemble. Il n'y a pas de hasard. Voyons voir.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, Inglorious Basterds fait le même constat d'impuissance que Jean-Luc Godard dans son film-somme Histoire(s) du Cinéma (1988-1998) : l'histoire du cinéma a manqué son rendez-vous avec l'Histoire (la montée des totalitarismes en l'occurence), contretemps auquel Tarantino, à sa façon, tente de remédier à son tour ici. Deux films habités par la même volonté de réparer la faute collective du septième art, au moment de la montée des périls, du fascisme, de la guerre et de la solution finale. Tous deux portent la culpabilité d'un cinéma qui n'a pas réussi à protéger le siècle passé des fanatismes qui l'ont conduit en enfer. On dira ce qu'on voudra, Inglorious Basterds fait preuve d'un sérieux inconnu jusque-là chez le réalisateur de Kill Bill. Un battement d'images mature. Un art mature : le film joue par exemple avec parcimonie avec les codes de de la série B et les citations cinéphiliques -le verre de lait hitchcockien, un Adolf Hitler sorti de chez Lubitsch, les vingt-cinq premières minutes -géniales- aux allures de westen, avec une guitare sèche à la Morricone. A cet égard, force est de louer la virtuosité avec laquelle le cinéaste américain transpose en spectacle un simple dialogue.
Lorsque Quentin Tarantino filme le visage exalté de Shosanna en gros plan sur un écran enflammé, ce sont des millions de spectres qu'il tente, après Godard, de faire revivre, toutes ses ombres revenues du royaume des morts (Jacques Rancière et Antoine de Baecque ont écrit à ce sujet des choses fort intéressantes, voir l'excellent ouvrage L'Histoire-caméra).
Une ambition porte Inglorious Basterds, donc l'actuel travail du cinéaste américain : soustraire le cinéma de sa culpabilité d'avoir accompagné aveuglement, voire parfois produit, l'idéologie totalitaire du vingtième siècle et ses funestes conséquences -une rédemption, somme toute. Vaste programme. Un grand film. Le rôle des images dans les mécanismes de la tyrannie n'est définitivement plus timidement abordé.

of.

Publicité

Publié dans pickachu

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article