Un poing c'est tout !

Publié le par facquet



Dans les colonnes du Monde diplomatique de juin dernier, Philippe Person, dans un article fouillé, pose une question qui taraude de temps à autre plus d'un cinéphile : "Clint Eatswwood a-t-il changé ?". L'écrivain répond sans concession par la négative. Aucune circonstance atténuante. Son argmentaire est solide (trop ?) ; ne pas l'assimiler toutefois à un vulgaire exercice de style polémique. Suivons pas à pas le cheminement de l'argumentation à charge de P.Person.
1) Les oeuvres de Clint Eatswood jouent sur des clichés, des situations stéréotypées, avec des personnages imaginés pour susciter l'adhésion du plus large public possible.

2) Il se borne à mettre en scène des scénarios qu'il ne sait jamais donné la peine d'écrire lui-même. 
3) Quarante films durant, il s'est accommodé de quelques variations sur des personnages solitaires, assoiffés de vengeance ou en quête de rédemption, avant de s'orienter vers le mélodrame ou l'évocation de "destins américains".

4) Eatswood ne s'est jamais départi de son obsession individualiste : il n'a aucun sens de la communauté et n'appartient à cet égard à aucune. Partant, l'individu n'a jamais la moindre excuse sociale.
5) Le réalisateur de Sur la route de Madison filme des individus rois, autoréférents, autosuffisants, responsables de tous leurs actes, en butte à la bêtise, à l'impéritie des autorités, et de toute forme d'administration. Les pouvoirs publics sont corrompus et bureaucratiques, et gênent en cela l'action des vrais protecteurs de la veuve et l'orphelin, qui seuls protègent vraiment les plus faibles.
6) Les classes sociales n'existent pas dans ses films. Le peuple est le grand oublié de son oeuvre, nulle aventure humaine collective à l'horizon. Sourd de son travail une vraie haine des pauvres. Eatswood : un metteur en scène élitaire et antipopulaire. En outre, la démocratie l'indiffère. Il est tout, sauf un idéaliste.
7) Le cinéaste américain, enfin, n'a jamais osé se colleter avec les réalités de son temps, ayant renoncé depuis beau temps à traduire le monde en image.

L'inventaire n'est pas bien sûr exhaustif. La charge de P.Person est dense, ce qui rend indispensable la lecture de l'article. Un mot encore, néanmoins, tant le brûlot de notre écrivain est à sa façon une manière d'engager le débat.
Disons d'emblée que "tout ce qui est excessif est insignifiant". "Ce n'est pas tant Eatswood qui a changé, que ceux qui parlent de ses films : ils ont accepté sa vision passéiste et réactionnaire de l'Amérique"  écrit-il. Convenons que ce n'est pas aussi simple que cela, tant s'en faut. Eatswwood n'est pas raciste, moins encore fasciste. Qu'il ne soit pas un artiste de gauche, cela ne surprendra personne. Son anti-intellectualisme bougon ne va cependant pas sans un solide ancrage démocratique et quantités de réflexes humanistes, qui font du cinéaste, non un anarchiste de droite un brin xénophobe, mais un conservateur yankee bon teint à la MacCain. Oui, vraiment.                                                       
Prenez par exemple Un monde parfait sorti en 1993. Nous sommes au Texas dans les années soixante. Le policier Red Garnett (Eatswood) pourchasse un criminel en cavale, Butch Haynes( K.Coster), qui, dans sa folle échappée, a pris en otage un jeune garçon, Philipp, pour qui il se lie d'une affection quasi paternelle. Red, flanqué dans son enquête, en forme de road movie rocambolesque, d'une profiler envoyée par le gouvernement fédéral (my god !), et d'un agent du FBI, ne cesse de râler. Le metteur en scène Clint Eatswood tourne habilement ce trait de caractère en dérision, l'humour est souvent corrosif, et tout ce petit monde parvient presque à cohabiter paisiblement, à se compléter même. L'empathie de Red (le bien nommé) pour le repris de justice finit par être sincère. L'enfance difficile de Butch Haynes dans une famille dysfonctionnelle vient bousculer des idées longtemps bien arrêtées. Enfin, et surtout : à la toute fin du film, un policier décomplexé fait froidement abattre le fuyard (le dormeur du pré) sans en avoir reçu l'ordre. Red vient à sa rencontre, l'air très mauvais, le foudroye du regard, et quand il est assez près pour que son allonge lui permette de toucher, il lui décoche une droite fulgurante venue de loin. Ce coup de poing résume à lui seul toute la complexité de l'oeuvre de Clint Eatswood, illustre son ambiguïté, ses contradictions, sa richesse, en somme. Rappelons pour mémoire que le meilleur ami du personnage joué par Eatswwood dans Million dollar baby est un noir interprété par l'excellent Morgan Freeman. Yes he can.
Quant à l'individualisme viscérale de ses personnages, citons, pour conclure, un court passage des Mythologies de Barthes : "Charlot a toujours vu le prolétaire sous les traits du pauvre : d'où la force humaine de ses représentations, mais aussi leur ambiguïté politique".  Eatswood comme Chaplin ne procèdent jamais par généralisations, ils savent le caractère "singulier" de chaque être humain. Comme quoi, décidément, rien n'est jamais simple, non ?

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Publié dans pickachu

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