Tête de série

Tête de série (santé de la téléfiction américaine)
Nous avons déjà évoqué récemment tout le bien qu'il fallait peut-être penser d'œuvres aussi diverses que Alias, Ally Mc Beal, Boston public, Friends, Les Experts, NYPD Blue, Les Soprano, Oz, Six feet Under (qui revisite le fantastique), Sex and the City ou Urgences, pour aller vite. Les séries télé américaines ne constituent pas un " sous genre " inférieur au cinéma -par l'ambition, le mérite ou le souffle. La médiocrité tenace de la fiction télévisuelle française ne plaide pas, il est vrai, en leur faveur.
L'excellent Emmanuel Burdeau (rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma) leur a consacré quelques articles à la fois fouillés, surprenants et subtils, donc stimulants (dans la revue Traffic). Il en ressort que les séries télé produites Outre-Altantique présentent des formes narratives cohérentes, qu'elles appartiennent en outre à un genre doté d'une histoire et de caractéristiques propres (de I Love Lucy (1951) à Twin Peaks (1990), en passant par Columbo), elles ont leurs thèmes réservés et leurs maîtres, leurs échecs cuisants, leurs productions bancales et autres chefs-d'œuvre incontournables.
Ceci étant dit, la fréquentation assidue des séries yankees appelle au moins deux observations. Force est d'abord de constater du peu de cas qu'il est fait, et ce dans la totalité des séries susmentionnées, de la religion en général, du Seigneur en particulier. Voilà un préjgé gluant : aux Etats-Unis d'Amérique, Dieu est un peu partout -pas seulement sur le billet vert ; et le diable : partout un petit peu. Diriger une entreprise de pompes funèbres, travailler pour le FBI ou la CIA, s'imposer comme patron de la mafia italo-américaine new yorkaise, soigner aux urgences d'une hôpital public de Chicago, on peut trouver mieux pour se protéger au quotidien de la mort, du Tout-Puissant et de son comité d'accueil : la camarilla de l'au-delà. Des œuvres, au final, dépouillées des illusions consolatrices et apaisantes. Dieu, soyons honnêtes, se rappelle à nous de temps à autre. Une ironie corrosive salue souvent toutefois ses apparitions résiduelles. Dans la première saison de Six feet Under (un chef-d'œuvre, vraiment), David le croque-mort, homo de type caucasien, s'amourache d'un afro-américain policeman, tout en cherchant à pénétrer l'équipe chargée de l'animation de la paroisse, au prétexte qu'un des membres le rend raide dingue. Dans la deuxième saison des Soprano (géniale !), le fils du parrain se pique de philosophie existentialiste, annonce la mort de Dieu à des parents interdits, farouchement catholiques quand besoin est.
On se souvient d'autre part de la récente et discrète intervention des pouvoirs publics auprès de France 2, afin de faire déprogrammer -avec succès- un épisode de PJ, en raison du sujet abordé, jugé trop délicat (la surchauffe dans les banlieues et les affrontements communautaires). En un mot : une censure susurrée réussie. Rien de tel aux Etats-Unis, paradoxalement. La série Les Soprano est une œuvre grinçante, une satire microscopique de l'american way of life (le jeu de miroir avec grand cinéma mafieux des années 70 , 80 et 90 est une des réussites les plus saillantes). Le feuilleton Urgences est en creux un pamphlet politique griffu, autant qu'une œuvre humaniste, d'une puissante virtuosité formelle. Le docteur John Carter est ouvertement démocrate et ne cache pas sa détestation du clan Bush. Abby Lockart (la charmante Maura Tierney, vue dans Insomnia) est un des plus beaux personnages filmés ces derniers temps.
Pour finir, rappelons que dans 24 heures chrono, le Président des États-Unis est noir, même si l'ensemble souffre de quelques ambiguïtés plutôt rances.
La frilosité traditionnelle de la série télévisuelle française est avérée. Son incapacité à conjoindre vie privée et vie publique dans une articulation avec un réel en panne de nomination est patente. Les séries télévisées nord-américaines sont au contraire, à bien y regarder, des œuvres majeures de notre temps.
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