outreau ou pas assez
Outreau ou pas assez
Le magistrat Fabrice Burgaud s'est présenté le mercredi 8 février à 16hl5 devant la Commisssion d'enquête de l'Assemblée nationale sur l'affaire d'Outreau. Le tout retransmis in extenso à la
télévision en direct jusqu'à 23h environ. Le cinéphile ombrageux n'a rien à ajouter de pertinent au débat en cours. Lui revient en revanche à l'esprit cette idée désormais bien rebattue que la
"mise-en-vitrine" d'une star ou d'un produit, c'est une affaire de rhétorique. Et qu'entre la télévision et le cinéma, il y a des bouts de rhétorique communs. André Vallini, le président (PS) de
la commission, avait rappelé quelques jours avant l'événement le choix du juge de voir son audition rendue publique. Sans oublier la rumeur populaire. Plus de transparence clamaient les uns : on
ne doit rien nous cacher. Plus de démocratie reprenaient les autres : des réformes, hic et nunc. Le justiciable français est inquiet. Le politique, en quête de crédibilité, se devait de le
rassurer. Il céda à la pulsion scopique de tout un chacun : les débats seraient retransmis sur le petit écran. Tapage médiatique. Campagnes publicitaires aguichantes ; l'aménagement technique,
les acteurs de la pièce, le scénario, rien ne fut oublié, ni laissé au hasard (en apparence).
La télévision reste un outil de fîctionnalisation hors pair. L'audience (le spectacle?) pouvait commencer. Ferait-il pour autant avancer le schmilblick ? Pas de réponse pour l'instant. Attendre
et voir. Le cinéphile soupçonneux (d'aucuns affirment que le petit écran déritualise, désacralise, voire déréalise ; allez savoir!) ne pouvait en conséquence en rester là. Toutes les fois que la
télévision filme un spectacle symbolique, un rituel, elle se souvient que les formes sont lourdes de contenu. L'instrument n'est pas innocent, il pèse : la "forme", ce n'est pas rien. La télé se
souvient donc qu'elle est faite d'images et de sons, de commentaires et de voix off, de caméras qui enregistrent des corps au devenir parfois emblématique. Les réalisateurs se posent alors
d'incontournables et essentielles questions de (re)mise en forme.
Souvent, pourtant, ils se prennent les pieds dans le tapis. Non seulement toute image, fixe ou en mouvement, est polysémique. Rien là de nouveau. A cet égard, de bête traquée, le juge Burgaud,
avec son air de biche aux abois, son regard contrit de petit garçon tétanisé qu'on admoneste, la voix blanche, le teint livide, presque diaphane, ses hésitations feintes ou réelles, sa posture
rigide, comme pétrifié, pourrait passer au final pour une victime. Un comble! La "mise-en-solitude" du juge Burgaud n'était pas sans risques. Encore aurait-il fallu au préalable, afin de
circonscrire le danger, se poser deux trois questions d'ordre formel. Tout cinéaste sait par exemple qu'il devra à un moment ou un autre donner une chance à ses personnages, aussi désagréables
soient-ils.
Surtout, les reportages télévisés narrativisent la réalité qu'ils captent : la simple présence d'une caméra modifie le comportement de ceux qui la savent là. Au total, la vérité peut passer par
les images ; elle n'est jamais dans les images (question très politique). Le président de la commission avait pourtant juré ses grands dieux que les débats seraient filmés avec une grande
retenue. De la rigueur, rien que de la rigueur. Des effets de mise en scène mesurés. En un mot : de la sobriété. Pas de contre-champ prédateur, de zoom violeur ; la caméra toujours sur celui qui
parle ; surtout, pas de manipulation électronique superfétatoire de l'image, moins encore de plan de coupe sur les innocentés (hors champ). Quelques plans d'ensemble apaisants.
En somme : de l'antispectacle comme promis. N'empêche! Nous autres cinéphiles , nous avons une mémoire de ce genre d'effets de mise en scène (De Autopsie d'un meurtre d'Otto Preminger à
Philadelphia de Jonathan Demme, le tribunal -comme théâtre- a toujours fourni au cinéma des scènes d'anthologie sur mesure. Envolées lyriques des acteurs, bons mots, retournements de situation in
extremis, suspense à gogo, tension maximale : une réserve inépuisable). Sans oublier ces cinéastes fous de hors champ, ceux qui érotisent les bords du cadre, qui "en font un objet de délice et
d'horreur" (Serge Daney). Les téléspectateurs savaient qu'ils étaient là -hors cadre- les innocentés (qui n'ont vu le juge que de profil). On leur avait dit et répété. Tout était donc possible.
La machine pouvait se dérégler à tout instant. Du suspense en sus. Retour du spectacle par la petite porte. Tel est pris... Un dispositif capricieux, avec ses règles et ses figures imposées. Le
tout à l'image du flux audiovisuel. Quelle souris sortira de cette montagne de débats? Toujours pas de réponse. Ce faisant, toutefois, en retenant le principe de la retransmission publique des
travaux de cette commission parlementaire, on a implicitement assimilé la justice et la politique à la télévision (déjà omnipotente). Dangereuse métonymie.
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