Au bonheur des drames

Publié le par facquet

Les Jeunes turcs des Cahiers du Cinéma des années 1950 (Chabrol, Godard, Truffaut et cie), puis la Nouvelle Vague (les mêmes, plus Rivette et Rohmer, entre autres) et ses rejetons (Serge Daney, par exemple) n'appréciaient guère Julien Duvivier (La bandera en 1935, La Belle équipe en 1936, Pépé le Moko en 1937, Le Petit monde de Don Camillo en 1952, Voici venu le temps des assassins en 1956). Le cinéaste n'est pourtant pas sans admirateurs. Orson Welles est le plus notoire. Le dernier en date : François Forestier (dans Le Nouvel Observateur des 23/29 octobre, page 138). Il vient de (re)voir Au bonheur des dames, un film muet de 1930 -André Cayatte remettra ça en 1943. Il ne tarit pas d'éloges sur cette adaptation cinématographique du roman de Zola -que F.D. n'a jamais goûté-, géniale écrit-il. Duvivier transpose l'action dans les années 1920. La lutte du petit contre le gros. Avec la victoire brutale et définitive de ce dernier. Le roman ne raconte pas tout à fait la même chose (le grand magasin se présente comme un dispensateur de plaisir, c'est même l'enjeu du livre qu'obsède un érotisme diffus).
Forestier y voit, quant à lui, un plaidoyer implacable anticapitaliste, la dénonciation passionnée d'un mode de commerce qui étouffe le petit peuple. En somme, une oeuvre progressiste. Malheureusement, les mouvements de caméra agressifs, les plans montés en rythme, font vite illusion. Au vrai, vous cherchez Jaurès ou Blum, vous trouvez au pire Barrès ou Maurras, au mieux (si l'on peut dire) Poujade ou Royer. La défense des petits contre les gros (profiteurs). Le petit commerce dévoré sans pitié par les grandes surfaces. On sait où tout ça nous mène (nulle part).
Les coups de boutoir imagiers de Duvivier sont une charge réactionnaire contre le monde moderne. La ville comme lieu diabolique de perdition. Le bon vieux temps qui fiche le camp, et c'est bien triste ma bonne dame. Un monceau de grosses ficelles passéistes. Un faiseur qui bande les muscles.
Duvivier retourne à son profit, pour caractériser le grand magasin, la double métaphore monstre-machine, par laquelle Zola désigne les lieux et les choses qui dévorent les individus ainsi réduits en esclavage. Une captation erronée d'héritage : "Je veux dans Au bonheur des dames, note Zola dans L'Ebauche, faire le poème de l'activité moderne". Un hymne au modernisme, donc. D'autant que le roman de Zola est un des rares de l'écrivain à se finir bien. Dont acte. Pourtant que la montagne est belle...

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Publié dans pickachu

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