L'Amérique (hommage à Jules Dassin)

Publié le par facquet

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                           Force est d'admettre qu'en France, chez les Dassin, on connaît mieux le fils (Joe, chanteur populaire talentueux à succès, acteur sans conviction pour papa, il est par exemple un receleur gitan dans Topkapi en 1964), que le père (Jules, cinéaste juif américain, homme de gauche, non moins doué dans sa partie : il est le réalisateur qui sait donner à une scène banale une dimension poétique). Paix à leur âme (décès de Joe le 20 août 1980).
Jules Dassin est mort à Athènes le 31 mars 2008 à 96 ans des suites d'une grippe. D'abord homme de théâtre, puis assistant d'Alfred Hitchcock (s'il vous plait), il fait ses débuts de réalisateur en 1941 avec une adaptation de E.A. Poe, avant d'entrer à la MGM pour 7 films. C'est avec une série de films noirs à la fin des années 40 que Jules Dassin se révèle, avec en particulier Les Bas-Fonds de Frisco (1949) et Les Forbans de la nuit(1950). La chasse aux sorcières maccarthyste vient plomber un début de carrière prometteur. Jules Dassin aime les grands sujets, ceux qui traitent de l'amour et/ou de la mort. Il n'a pas en outre son pareil à l'époque pour montrer la poésie des villes : San Francisco, Londres, et mêmes ces villes anonymes que sont les grands pénitenciers américains, New york, enfin, filmée comme rarement depuis dans La cité sans voiles (1948). C'est l'exil : le cinéaste s'installe quelque temps en France. L'ouvrage de Thomas Wieder, Les sorcières de Hollywood (2006), décrit méticuleusement la paranoïa anticommuniste qui a saisi et la société et le monde du spectacle américains après guerre. Films et listes noirs. Le temps ne suffira pas à panser les plaies. Jules Dassin ne pardonnera jamais aux délateurs, comme en témoigne cet incident intervenu lors du Festival du film de Barcelone de 1988, qui le voit s'en prendre violemment à Edward Dmytryk (L'Homme aux colts d'or, 1959, interprétations inoubliable de Fonde, Quinn et Widmark), soutenu en cela par son ami John Berry, très remonté lui aussi ce jour-là.
Les Forbans de la nuit -ou les bas-fonds de Londres (ambiance tamisée ?)- est exemplaire du talent du réalisateur Du Rififi chez les hommes (1954). Les grands films de Jules Dassin sont des films noirs où de grands acteurs (Richard Widmark, Richard Conte) interprètent des blancs becs, des petits remontés contre des plus gros qu'eux. Non sans raison, souvent (humanité de Dassin ; toutes les injustices le révoltent, le racisme comme la pauvreté) : le racket des camionneurs, les organisateurs sans scrupules de combats sportifs truqués ou la vie infernale dans les pénitenciers. Harry Fabian (Widmark, mort à 94 ans le 24 mars 2008 dans le Connecticut, vraiment au dessus du lot) est un second couteau ambitieux, plus bête que méchant, une lame de poche, une petite frappe endimanchée, mythomane, irascible et fourbe, avec des yeux plus gros que le ventre (de son ennemi). Jules Dassin connaît les ressources du regard. Il les capte comme personne ou presque. Allez-y voir. Les regards hallucinés de Widmark, bête aux abois traquée par la meute, victime de la curée, fuyant l'hallali, donnent des frissons, habitent nos cauchemars. Son visage brusquement se durcit, les traits se crispent, les joues se creusent, la contracture des mâchoires s'accuse et les cernes s'accentuent : au fil de l'action, il dévore des yeux tout ce qu'il croise, jette un oeil noir alentour, sans y regarder à deux fois. Le voilà défiguré. On ne dira jamais assez quel prodigieux directeur d'acteurs Jules Dassin était. On n'a pas oublié à cet égard la performance de Burt Lancaster dans Les Démons de la liberté (1947), c'est-à-dire sa pugnacité opiniâtre, son acharnement aveugle, portés par un tempérament frondeur. La tétralogie sombre du cinéaste américain est ainsi complète.
Chez Jules Dassin, en effet, on fonce à toute bride, les personnages se donnent sans compter, ne s'en laissent pas conter, à corps (coeur ?)perdu, à la va-comme-je-te-pousse, la tête dans le guidon. Pour la psychologie, il faudra repasser (c'est un cinéma physique, moral et social, oui). Une fois sur les rails, rien ne semble pouvoir les arrêter, sinon la mort (la pègre élimine Fabian, son corps est jeté à la Tamise), et encore : Nick garcos (R.Conte), dans Les Bas-Fonds de Frisco, venge son père et fait arrêter le coupable à la force des bras. Des blocs de volonté, des boules de rage, toujours une revanche à prendre sur quelque chose ou quelqu'un.
Une énergie mécanique spectaculaire à revendre. Une énergétique de l'intensité. Jules Dassin l'enregistre de front, sans fioriture, ni pathos ; rien que pour cela, c'est un cinéaste majeur par trop négligé, l'un des plus grands réalisateurs lyriques de l'histoire du cinéma. Il a donné ses lettres de noblesse au film noir made in USA (il a créé un univers fascinant de violence). De plus et surtout, il savait rendre attachant tout ce qui était capté par l'oeil de sa caméra. Le vent tourne. Génie définitif du cinéma américain.
                                                                                                                                                                                         of





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Publié dans pickachu

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