Au théâtre ce soir (sympathy for the devil) -2
Patatras ! La gouaille surjouée du Chef de l'Etat (friands des coups de théâtre), sa posture de marlou, d'affranchi du jour, ses gestes de margoulin à-qui-on-ne-la-fait-pas, son jargon de comptoir (voir le Libé du 25 avril), gâchent la fête espérée. Nous sommes dans une mauvaise pièce de boulevard avec un piètre acteur. Pire encore : les tics de langage, la danse de Saint-Guy des épaules, une veste qu'on cherche sans succès à fermer, et ce sont toutes les railleries des comiques troupiers qui refont surface pour dynamiter l'effort présidentiel. De beaux décors, de belles images, un scénario bétonné ne suffisent pas. Tout est dans la mise en scène. Mais pour qu'il y ait forme, encore faudrait-il qu'il y ait fond... Or, on est loin du compte (du conte ? ), mais c'est une autre histoire. Passons.
Il est d'autres théâtres qui déménagent bigrement plus. Cette fois-ci au cinéma. Sur la scène du Beacon Theater de New York le 1er novembre 2006, les Rolling Stones (le plus grand groupe de rock'n'roll du monde) s'agitent une énième fois lors d'un concert de bienfaisance organisée par la famille Clinton ; la salle est pleine (pas Ron Wood, c'est rare), comme les caisses. Le bouche à bouche a bien marché. Martin Scorsese filme les Stones. Un travail de fan (sa passion pour le blues, le rock, donc les Rolling Stones, est notoire) ; seize caméras dissèquent le show (très) et les stars. Jamais il n'avaient été aussi bien filmés. On aura beau dire et faire, ils sont la preuve vivante que le rock reste contre vents et marées une immense forme artistique (tant mieux si ça en dérange certains, c'est fait pour).
La fascination de Scorsese ne l'aveugle pas. Il saisit au contraire l'essentiel : comme tous les vieux couples, Jagger (chant), Richards (guitares et chant), Watts (drums) et Wood (guitares) finissent par étrangement se ressembler (gueules de pirates, une même gestuelle) ; les deux premiers n'ont rien à se dire, un regard suffit -ils ne font plus front commun, mais ils continuent d'avancer de concert ; Ron Wood, en enfant adopté, s'évertue à se faire définitivement accepter ; Charlie Watts s'ennuie ferme (c'est un jazzeux), mais pour rien au monde il ne lâcherait l'affaire (de famille), comme le montre sa fausse impassabilité -des éclats de rire attrapés au vol, défalcation faite d'un regard-caméra désabusé ; Keith Richards mourra sur scène, inutile de se faire du mauvais sang, avec une guitare Fender à la pogne, il aura de la veine ce jour-là, toisant la mort, de ce regard oblique de moine ligueur, le corps couvert des stigmates d'une vie dissolue, d'un rire diabolique que le temps n'effacera pas, à l'image de ses riffs irrésistibles qui ont révolutionné le genre.
Bien senti. Tout l'ADN du rock est dans ce concert filmé par Marty (ainsi le surnomment-ils). Jagger dépense une énergie telle que le rôle de chef d'entreprise roublard et pingre qu'on veut lui faire jouer ne lui convient pas. Sans parler de sa voix, réellement émouvante aujourd'hui encore, deux heures durant (sur Faraway eyes, il chante comme un rapper, vraiment). Les Rolling Stones n'ont jamais aussi bien "roulé" qu'ici, ça mousse pour eux. Se sont-ils embourgeoisés (enrichis, oui), eux qui chantaient avec rage Street fighting man en mai 1968 ? Regardez-les bien, Scorsese aidant : c'est toujours une bande avec laquelle on ne fraye pas innocemment et seulement si l'on est d'une constitution solide (Richards, grimpé dans un arbre, s'est récemment gravement cassé la figure en Océanie lors d'une tournée. Il s'est rapidement rétabli). Les soixante-huitards se portent bien. La langue bien pendue (le logo désormais célèbre -trop ?- dessiné par John Pasche en 1971). Solides comme un roc. Les angles et les distances sont multiples et Scorsese ne se contente pas de plans fixes (ils n'excèdent pas 2 ou 3 secondes). Une dernière remarque : le réalisateur de Taxi Driver, face au quatuor sexagénaire (46 ans de vie commune), filme à hauteur d'homme, voire en légère contre-plongée, c'est dire le souci du metteur en scène de placer le filmant et le filmé sur un pied d'égalité (il ne se penche pas sur son sujet), une façon élégante ausssi d'exprimer sa sincère admiration pour le groupe. A cet égard, force est de noter que le public bobo new yorkais est en quelque manière contenu hors-champ, seule l'aura sans âge des musiciens captive la machinerie scorsesienne. De dos, la caméra sélève, prend de la distance : comme le temps passe, semble-t-elle suggérer...
Vingt-quatre titres rock-blues rural-country sombre-soul du sud, interprétés comme si leur vie en dépendait. Le secret des Rolling Stones n'est pas percé, la magie toujours inexplicable. Shine a light apporte simplement la preuve que le miracle a encore eu lieu ce soir-là. Un exploit.
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