Le cas Claude Lelouch (né en 1937) ne laisse pas d'intriguer (l'itinéraire d'un cinéaste pas toujours gâté). Dès 1966 il acquiert une immense notoriété avec
Un Homme et une femme
(Anouk aimée et Jean-Louis Trintignant : chabadabada -un film plus douloureux qu'il n'y paraît), Palme d'or au Festival de Cannes cette année-là. Depuis lors son étoile a pâli : rares sont les
cinéastes français à avoir été à ce point honnis, injuriés, calomniés même, vilipendés comme un malpropre véreux. Un florilège incomplet et euphémisé s'impose :
"du faux cinéma-vérité où
Lelouch brasse de grandes idées (la vie, l'amour, la mort...) et ne donne que du vide" ;
"avec ses effets d'une caméra virtuose et la découverte de lieux touristiques, il se fait plaisir
plus qu'il ne passionne" ;
"un illusionniste du temps où il tournait des bandes pour scopitones" ;
"un parangon d'opportunisme carriériste donnant de lui-même l'image du pied-noir
qui a réussi son insertion" (taire le nom de l'auteur de ces mots, tant ils fleurent bon la xénophobie la plus rance) ;
"un industriel de l'amateurisme" ;
"un cinéaste qui a
toujours souffert d'avoir peu de choses à montrer et rien à dire" ;
"un goût immodéré pour une esthétique choc et et clinquante (caméra virevoltante) résume son style, ou plutôt son
absence de style" ;
"une psychologie de roman de gare" (titre de son dernier opus...)
; "la niaiserie confondante de ses scénarios" ;
"l'exposition naïve ou calculée d'un
monceau de clichés et de stéréotypes" ;
"son oeuvre : de la poudre aux yeux" ;
"un vrai savoir-faire pour sous-jouer de grands sentiments fades" ;
"au fil des
réalisations, la montée en puissance d'une philosophie nigaude faite de lieux communs et d'affirmations péremptoires". Inutile d'insister : la coupe est pleine, n'en jetez plus ! Un vrai jeu
de massacre. Difficile d'en rester-là, pourtant. Il y a bien quelque chose à sauver d'environ un quart de siècle de travail, non ? Résumons-nous : beaucoup le snobent ou le méprisent, sans
ménagement, souvent par négligence ; la majorité, c'est autrement plus sévère, l'a presque oublié, certains ignorent même jusqu'à son nom. Claude Lelouch quasiment jeté aux oubliettes de l'histoire
du cinéma français ? Une éventualité à envisager sérieusement. Faut-il s'en réjouir ? Non, vraiment. Le bonhomme ne mérite pas une pareille opprobre, et plusieurs de ses films méritent du moins le
respect, sinon la bienveillance. Voyons voir.
Un bon Lelouch ? Oui ! titre Serge Daney dans un article (autour d
'Un homme qui me plaît, 1969) paru dans Libération le 16 novembre 1988,
Daney pourtant rarement complaisant avec le réalisateur d'
Edith et Marcel (1983). Alors un espoir : un pan de son oeuvre ne passera pas aux profits et pertes du septième art. Parlons-en, au
risque de provoquer au mieux une indifférence glacée, au pire quelques sarcasmes cinglants. Rien de méchant. Certes, Lelouch a toujours alterné films à petits budgets et grosses productions,
oeuvres mineures et réussites sans lendemain. Un cinéaste inégal. Prenons ici le meilleur de son talent, car il en a, le bougre.
A la découverte d'un de ses premiers films (le quatrième, plus précisément), on est troublé par la volonté à la fois farouche et sincère avec laquelle Lelouch cherche à surfer sur les innovations
formelles de la
Nouvelle vague (l'ensemble ne tient qu'à un fil, un travelling importun et bonjour le plagiat...). Godardien (improvisation, son et images décalés, ruptures de tons et
digressions), avec un clin d'oeil appuyé à Demy, bourré de références aux thrillers américains,
Une fille et des fusils (1964) tient la route et brave le temps (quatre jeunes pieds-nickelés
de la banlieue parisienne s'inventent un destin de gangsters. Après des entraînements intensifs -d'une drôlerie primesautière-, le gang organise de petits larcins. Poussés par Martine, cerveau de
l'organisation, ils décident le kidnapping d'une star de l'écran. C'est un échec sanglant ): le film commence comme une allègre comédie musicale, puis tourne à la tragédie, en profite au passage
pour dénoncer les fausses valeurs et les mensonges de la société française des années soixante ; une provocation dans l'air du temps (Lelouch, avec Godard, Malle, Truffaut et les autres,
saborderont le
Festival de Cannes de
Mai 68).
Lelouch tourne en 1977 son Il était une fois en Amérique. Un Européen filme un western aux Etats-Unis mêmes. Du culot. Cela donne
Un autre homme, une autre chance : à la fin du XIX°siècle à
Paris, Jeanne renonce à se marier, rencontre Francis Leroy (Francis Huster, encore sobre...), un jeune reporter-photographe. Ils se marient, puis quittent la France pour le Nouveau Monde. Ils se
posent à Tucson, en Arizona, où le vétérinaire du coin, David Williams, devient veuf après le viol et l'assassinat de sa femme Mary. Jeanne et David, via leurs enfants, font connaissance. Lelouch
capte avec tact la façon dont deux grands blessés d'abord se croisent, se testent ensuite, peu à peu se rapprochent, se lient soudain. Jeanne (Geneviève Bujold, parfaite en fausse candide) et David
(James Caan, en homme de l'Ouest raffiné), tout en retenue, d'une élégante simplicité, forment un des plus beaux couples jamais filmés. Lelouch est un singulier directeur d'acteurs. Il le confirme
ici sans afféterie, ni fioritures de style. Pas de caméra virevoltante, nulle ambition philosophique. Beethoven un peu envahissant, toutefois. Passons. Tout bonnement un il était une fois dans
l'Ouest un homme et une femme, des chevaux au galop, des balles qui parfois claquent, de la poussière et quelques fantômes.
Dire un mot de la diction et du phrasé des acteurs lelouchiens, singuliers eux-aussi. Ecoutez voir les
"mots-sphère" (Michel Chion) du film, le
"clair-obscur verbal" de Claude
Lelouch. Un enchantement. Chapeau.
of