Horizons funèbres : Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli, 2026.

Publié le par O.facquet

Les Rayons et les Ombres

"Les mots des salauds arment les bras des imbéciles"

Procureur Raymond Lindon, 1946.

"Le Gouvernement français invitera immédiatement toutes autorités et tous les services administratifs français du territoire occupé à se conformer aux réglementations des autorités allemandes et à collaborer avec ces dernières d'une manière correcte"

Article 3 de la convention d'armistice franco-allemand signée le 22 juin 1940.

"Qui ne gueule pas la vérité quand il sait la vérité se fait le complice des menteurs et des faussaires"

Charles Péguy

 

L'ouvrage Les collaborateurs, 1940-1945, de l'historien Pascal Ory, publié en 1980, avait provoqué de l'urticaire à ceux pour qui seules l'extrême droite et une certaine droite dévoyée avaient participé plus ou moins activement à la collaboration avec l'occupant nazi. Plus récemment, Dominique Lormer, avec Les 100 000 collabos : le fichier interdit de la collaboration française, en 2017, et François Broche, en 2025, avec La Cavale des collabos, sans oublier le documentaire Quand la gauche collaborait, 1939-1945 (avec la voix de Philippe Torreton), diffusé en 2022 sur la chaîne parlementaire (LCP-Assemblée nationale), ont enfoncé le clou. Qu'est-ce à dire ?

 

Les collaborateurs : 1940-1945 - Pascal Ory - Librairie Mollat Bordeaux

 

Ces travaux édifient des topographies d'itinéraires protéiformes qui ont conduit à l'« apologie de l'Europe nouvelle » des Français convergeant de tout le spectre politique français de l'époque, du communisme au royalisme. Ces recherches indépendantes nous interpellent et nous obligent. Plus précisément, ce sont les motivations individuelles et collectives qui ont poussé des citoyens venus de tous les horizons à épouser la passion collaborationniste, qui continuent de questionner, en particulier la responsabilité individuelle : glissements et mutations politiques, petits et gros profits personnels, l'attrait du lucre, carriérisme opportuniste, pacifisme obtus, responsabilité des intellectuels, fascination pour des régimes d'ordre à l'impérialisme conquérant, ou fragilité des valeurs démocratiques du pays, en somme une histoire qui a toujours du mal à passer.

 

Les Rayons et les ombres : la critique du film - CinéDweller

 

Cette fois-ci le remue méninges vient du septième art et nous ne nous en plaindrons pas. Les historiens, les critiques de cinéma, les journalistes de toutes parts (la presse cherche toujours du piquant afin de pimenter ses commentaires), le public, sont appelés à s'exprimer sur le dernier film de l'excellent Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres -titre d'un recueil de poèmes de Victor Hugo-, sorti voici quelques jours.

 

Les rayons et les ombres (2026) - IMDb

 

Le cinéaste a été violemment apostrophé dans la presse ou sur des plateaux de télévision, par des historiens, ici pointilleux, là, réfractaires, parfois aveuglement, à tel point que nous sommes en droit de nous demander si, d'une part, ils ont réellement vu l'œuvre (ça leur arrive), d'autre part, si nous avons bien vu la même, pourquoi pas, après tout, puisque les controverses saines suscitent le débat. Le film dérange, et c'est tant mieux. Il met le doigt là où ça fait mal.

 

Les rayons et les ombres » : un tourbillon brillantissime sur la  collaboration - Mag'CentreMagcentre

 

Nous sommes dans le Paris de l'entre-deux-guerres, dans un pays encore meurtri par le premier conflit mondial, et sous l'Occupation allemande, puis à partir de 1944, à Sigmaringen et en Forêt Noire.

 

Les rayons et les ombres », blockbuster à la française avec Dujardin,  vaut-il 30 millions et 3h15 de votre temps ?

 

Nous suivons les destins du journaliste Jean Duchaire (Jean Dujardin, parfait), pacifiste convaincu de sensibilité radical-socialiste, de sa fille Corinne (Nastya Golubeva Carax, itou), actrice de cinéma, malade comme son père de la tuberculose (les rayons ?), un mal incurable jusque dans les années 1950, et d'Otto Abetz (August Diehl, impressionnant), professeur de dessin francophile et pacifiste de gauche (un démocrate résolu en tout cas) ; les trois nouent une indéfectible amitié.

 

Les Rayons et les ombres (2026) - Bande annonce

Le mercredi 18 Mars prochain sortira au cinéma le film “Les Rayons et les  ombres” avec Jean Dujardin, Nastya Golubeva et August Diehl. Découvrez les  premières images. – Bienvenue sur le site

 

En août 1940, Otto Abetz devient ambassadeur du Reich à Paris, après être devenu membre de la SS en 1935 et adhérent du parti nazi en 1937, tandis que Jean Luchaire est stipendié par le régime de collaboration de Vichy. Nous assistons à l'évolution de deux amis pacifistes des années 1920 et 1930, proches d'Aristide Briand et de Gustav Stresemann, à la politique d'occupation et de collaboration de 1940 à 1944. Jean Luchaire est condamné à mort puis fusillé en 1946, sa fille Corinne, au parcours erratique et pathétique, est, quant à elle, condamnée à l'indignation nationale par les tribunaux de l'épuration en 1946. Elle meurt en 1950.

 

Les Rayons et les Ombres : chronique du film de Xavier Giannoli

 

Il est reproché aux Rayons et les Ombres de passer presque sous silence les liens qu'entretiennent dès 1940 Jean Luchaire et Pierre Laval, de laisser entendre que le journaliste ignore tout du sort qui est réservé aux déportés juifs à l'Est, on le blâme également de justifier les choix de Jean Luchaire dans un plaidoyer pro domo venu de Corinne Luchaire, sa fille, puisque le film est construit comme une série de flashbacks à partir de la situation de la jeune femme après la guerre, qui enregistre son histoire dans un magnétophone, en voix off -le montage embrasse avec finesse ce parti pris, comme la photographie de Christophe Beaucarne fuit l'illusion du "vrai-vieux" avec sobriété. On lui fait enfin le grief de ne pas insister davantage sur le caractère vénal de Jean Luchaire, donc de majorer son pacifisme, tout en dénonçant l'opacité du film sur son fascisme assumé des années 1944-1945. Tout comme on lui tient rigueur de nous apitoyer lourdement sur la déchéance de Corinne Luchaire à la Libération.

 

Photo du film Les Rayons et les Ombres - Photo 2 sur 10 - AlloCiné

 

Ne soyons pas dupes ni naïfs. D'un côté des essayistes tentent de réhabiliter le maréchal Pétain (un fantôme hante la droite française), de l'autre, il s'agit d'occulter la présence d'hommes et de femmes de gauche dans la collaboration avec l'ennemi (le camp du bien immaculé). L'époque est à la polarisation rugueuse. Il faut choisir son camp, camarade. Les historiens deviennent parfois des militants, d'où que leurs travaux soient parfois sujets à caution. Le temps des compagnons de route est de retour.

 

News du film Les Rayons et les Ombres - AlloCiné

 

La recherche en histoire se présente d'abord comme un récit, puis comme un recensement, enfin comme une réflexion. La mettre au service d'une cause la dessert, donc. Ce qui n'empêche nullement bien entendu d'en tirer quelques leçons.

Et la fiction dans tout ça ?

Elle fait de l'histoire sans majuscule, de façon contingente, elle n'est pas encore devenue un tribunal (l'épuration et l'indignité qui frapperont ceux qui ont fauté). Les Rayons et les Ombres appartient à la liste somme toute limitée des films qui ont voulu présenter à l'écran une France bien peu présentable. Jean Dujardin incarne un personnage désespérément veule, vil, et foncièrement moyen. Il s'agit pourtant d'intéresser le spectateur. Et la morale la plus fondamentale consiste à donner au personnage ne serait-ce qu'une chance. Si on la lui donne, immanquablement, il intéressera. C'est une loi implacable de toute fiction : elle rachète les personnages. Et racheter n'est pas absoudre.

 

Les rayons et les ombres (2026) - IMDb

 

D'autant que le cinéaste a fait le choix de raconter cette partie de notre histoire par le point de vue de la fille du principal intéressé, et le deuil est un travail ambigu qui débute par rendre au passé sa naturelle frivolité d'ex-présent, et aux personnages une « liberté » de choix, dont le plus souvent, trop jeunes ou trop ingénus, ils ne firent pas grand-chose. D'autant que Corinne Luchaire est victime d'un père toxique, qui lui vole sa vie. Nous voyons dans ce film ce qu'elle a vu et retenu. A chacun ensuite de se faire une opinion. De se mettre sur la voie d'une passionnante distinction entre la logique des idéologies et le choix des individus, dans le petit monde qu'il leur est donné d'arpenter.

 

Les Rayons et les Ombres : Dujardin en collabo pacifiste au cinéma

 

Revenons à l'acte d'accusation. Les faits reprochés au film sont à la fois injustes et ineptes. D'entrée Jean Luchaire fait savoir à Otto abetz qu'il a accepté les sommes d'argent offertes par Pierre Laval. L'ambassadeur, par un silence pesant, lui fait comprendre qu'il est désormais compromis définitivement. Il en sait quelque chose. Quand l'ambassadeur d'Allemagne à Paris évoque devant Jean Luchaire les rafles, puis les déportations des Juifs vers l'Europe de l'Est, sans oublier les enfants (Pierre Laval et Robert Brasillach, le premier grand amour de l'actrice Alice Sapritch : ils seront fusillés en 1945, l'abject Céline sera en cavale, et s'en sortira), une ombre s'imprime sur le visage du journaliste, leurs regards se croisent silencieusement quelques secondes, ce qui laisse voir que Luchaire n'ignore rien du martyr qui attend les déportés. 

 

Les Rayons et les Ombres : Jean Dujardin, collabo malgré lui

 

La caméra peut révéler de ce qui advient sur les visages. Un détail qui peut sans doute échapper à l'historien. Cela ne l'empêchera pas de dormir du sommeil du juste la nuit qui suivra, après avoir bamboché en charmante compagnie des heures durant -l'occupation nazie vue des salons parisiens et des cabarets orgiaques de la capitale, sans le kitsch viscontien : tous ces coureurs de buffet, ambivalents dans leurs relations avec l'occupant, comédiens et comédiennes, chanteurs, ou écrivains mondains à succès.

 

Les Rayons et les ombres, de Xavier Giannoli - Avant-première et dossier  pédagogique DRAEAC Bourgogne-Franche-Comté

Les Rayons et les Ombres : Jean Dujardin, collabo malgré lui

 

Le film n'est jamais complaisant : nul travelling ambigu ou nauséabond, aucun gros plan répugnant, pas de séquence dissolue tape-à-l'œil. Jean Luchaire n'est en rien présenté comme un type bien, malheureusement pris dans les rets de l'Histoire. Au contraire, la trajectoire honteuse du patron de presse est percée à jour, mais sans que le réalisateur se complaise dans un réquisitoire infécond et auto-satisfait.

 

Dans Les rayons et les ombres, Xavier Giannoli révèle l'histoire de Corinne  Luchaire, une vie brisée par l'Occupation

 

Voyez cette séquence, à la toute fin du film, dans la France de l'immédiate après-guerre, quand le cinéaste Léonide Moguy (Valeriu Andriuta) répond à Corinne, qu'il a fait tourner dans les années 1930, qui lui confie qu'elle n'a jamais rien vu des horreurs nazies durant toutes ces années : "Avez-vous seulement cherché à voir" ?". Tout est dit. Et filmer l'épuration sauvage à laquelle échappe Corinne Luchaire grâce à l'intervention d'un officier français n'a pas rien d'infamant. Une épuration qui n'a pas jailli en 1944 dans un embrasement de violences incompréhensibles, comme le montre Bénédicte Vergez-Chaingon dans son ouvrage Histoire de l'épuration (2024).

 

Les Rayons et les Ombres », le film qui dérange : Luchaire ou la gauche  pacifiste devenue antisémite

Xavier Giannoli montre simplement que l'engagement pacifiste sincère de Jean Duchaire va de paire avec une vie de débauche qu'il éternise pendant la guerre, où seule la survie financière de son quotidien collaborationniste l'obsède (Les Nouveau Temps), au risque de se perdre. Et il se perd, plus vénal qu'antisémite, à la différence d'Otto abetz, et de certains de ses collaborateurs aux Nouveaux Temps qui se chargent des éditoriaux les plus abjects -le journaliste Guy Crouzet, joué par Vincent Lacombe. D'autres choisissent de quitter le journal, d'entrer dans la Résistance jusqu'à y perdre la vie (Pierre Labarrière, interprété par François de Brauer). Le film le dit. Sans emphase. Le montre. Affirmer le contraire serait mentir.

 

Les Rayons et les Ombres : chronique du film de Xavier Giannoli

 

L'attaque la plus significative à l'égard du film consiste à accuser le cinéaste de généraliser à toute la gauche la trahison politique et morale de Jean Luchaire, en excipant qu'il fut le seul au centre gauche radical-socialiste à collaborer avec les nazis. Faut-il rappeler d'où vient en 1940 René Bousquet, celui qui organise avec les nazis la rafle du Vel d'Hiv des 16 et 17 juillet 1942, en tant que Directeur général de la police, nommé par le gouvernement de Vichy. Est-il nécessaire également de s'appesantir sur le passé socialiste de Déat, de Charles Spinasse, et celui communiste de Doriot ? Sans oublier ces syndicalistes qui entrèrent à leur tour dans la voie de la collaboration. Le déshonneur. Pierre Mendès France et Léon Blum tinrent bon. L'honneur de la France, à l'instar du Général de Gaulle, de Jean Moulin, Daniel Cordier, et tant d'autres.    

 

Les Rayons et les Ombres" : salauds feutrés -

 

Lire que Des Rayons et des Ombres se rapproche de la -comme on dit- mode rétro donne la nausée. Ce qui laisserait entendre insidieusement que le film monterait de la complaisance pour la collaboration, afin de paver la route à un possible retour de l'extrême droite en France. Rien que ça : il fallait oser. C'est injurieux, voire calomnieux à l'égard du cinéaste. L'époque n'est décidément pas à la nuance. Le combat idéologique se mène sous nos yeux au détriment de la création artistique et de la complexité de l'humaine condition, une des prérogatives pourtant de la fiction, laquelle ne cautionne rien, mais quand elle est de qualité, donne à penser, incite au doute, renforce aussi certaines convictions, d'une part, affirme des répulsions, d'autre part. Un film n'est pas un tract militant, n'en déplaise aux dogmatiques de tous poils.

 

Les Rayons et les Ombres » : peut-on parier sur l'intelligence des gens ?

 

La plaidoirie du procureur Raymond Lindon, interprété avec beaucoup de justesse et d'éloquence par Philippe Torreton, ne laisse planer aucun doute sur l'éthique qui a guidé Xavier Giannoli durant la préparation, puis le tournage de son film. Pendant toute la durée de son procès, Jean Luchaire reste muet. Il s'emporte une fois pour défendre sa fille. Il sait que rien -ni personne- ne pourra jamais laver ses faits et gestes tout au long de l'Occupation. Nulle auto-justification : des turpitudes impardonnables. Les quelques sordides services rendus ne font rien à l'affaire. Il est fusillé le 22 février 1946. Otto Abetz est condamné en juillet 1949 par le tribunal militaire de Paris à vingt ans de travaux forcés. Il est gracié par le Président René Coty en avril 1954. Il trouve la mort en compagnie de son épouse en 1958 dans un accident de voiture sur une autoroute d'Allemagne près de Langenfeld. Le temps était maussade. 

 

Les Rayons et les ombres : à peine sorti, le film avec Jean Dujardin est  "déjà un

 

La droite n'a pas plus versé en bloc, ni versé seule, dans la collaboration, que la gauche n'a versé en bloc, ni versé seule, dans la Résistance. Certains, toutefois, ont pris leur veulerie pour un refus du manichéisme : vieil invariant anthropologique (André Gide note dans son Journal le 5 septembre 1940 : "Composer avec l'ennemi d'hier n'est pas lâcheté, mais sagesse"). Et il est en outre incontestable que l'occupation allemande fut une « divine surprise » (Charles Maurras) pour les conservateurs autoritaires qui attendaient de prendre leur revanche sur la République depuis soixante-dix ans.

 

Des Rayons et des ombres » : l'histoire vraie du destin tragique de Corinne  Luchaire, actrice accusée d'être collabo - Elle

 

Si Les Rayons et les Ombres est à ce point instructif et stimulant, c'est qu'il nous invite à aller chercher très profond dans l'histoire des personnages les raisons de leur choix, pour le meilleur comme pour le pire, sans jamais négliger la mise en scène (achevée) et les dialogues (irréprochables) au profit incertain d'un didactisme toujours dévitalisant. Pour le reste, les controverses que provoque le film sont la trace d'un deuil inachevé. Les Français ne semblent pas avoir purgé l'épisode de la collaboration, qui reste un objet de polémiques, à l'origine de références simplistes et récurrentes au fascisme, au régime de Vichy, aux années noires, comme l'attestent les réactions que suscite Les Rayons et les Ombres. Une page n'est pas encore tournée. Peut-elle l'être, de toute façon ?

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À voir au cinéma: «Les Rayons et les ombres», lumière d'une actrice,  gouffres obscurs de la collaboration | Slate.fr

Les Rayons et les Ombres », le film qui dérange : Luchaire ou la gauche  pacifiste devenue antisémite

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Publié dans pickachu

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