Hitchcock entre guerre et paix : Correspondant 17 (1940)

"La haine c'est la colère des faibles"
Alphonse Daudet
Correspondant 17 (Foreign Correspondant) est un film d'espionnage américain réalisé par Alfred Hitchcock, sorti en 1940. C'est son deuxième film réalisé à Hollywood après Rebecca, sorti la même année. Film méconnu de la période américaine du maître, Correspondant 17 est pourtant loin d'être un film mineur (il fait encore figure de série B). Il marque, entre autres, l'engagement cinématographique du cinéaste en faveur de l'intervention américaine dans le deuxième conflit mondial, par une dénonciation du nazisme et le portrait d'une Europe au seuil de la guerre.
Nous sommes en août 1939. Johnny Jones (Joel McCrea, Alfred Hitchcock aurait préféré Gary Cooper ou James Stewart) est un journaliste dans une situation délicate. Sa hiérarchie déplore son manque de professionnalisme. Jusqu'au jour où le directeur du journal lui confie la mission de se rendre en Europe en tant que reporter pour rendre compte de l'évolution d'une guerre qui se profile à l'horizon. Avant son départ, il fait la connaissance de Stephen Fisher, le dirigeant d'une organisation pacifiste. Or Johnny Jones ne sait pas trop où il va mettre les pieds outre-Atlantique, très peu au fait de la réalité du conflit en cours ; en d'autres termes, il ignore presque tout des événements belliqueux qui secouent le Vieux continent. Il pense se montrer clairvoyant en tentant de démontrer que le Troisième Reich représente un danger pour les pays voisins de l'Allemagne.

Pour Johnny Jones, qui se fait désormais appelé Huntley Haverstock, les aventures ne font toutefois que commencer. Huntley infiltre à Londres un organisme en faveur de la paix dirigé par Stephen Fisher, et lors d'un banquet organisé par cette association en l'honneur d'un politique venu du continent, il tombe amoureux de Carol Fisher (Laraine Day, Alfred Hitchcock comptait sur Barbara Stanwyck), la fille du maître de cérémonie,

Aidé du journaliste anglais Scott FFolliott (George Sanders), il se lance ensuite dans une course-poursuite périlleuse dans des moulins à vents bataves, après avoir été le témoin à Amsterdam de l'assassinat d'un diplomate néerlandais (signataire d'un traité d'alliance secret qui intéresse les nazis), et échappe à un faux enlèvement. De retour à Londres, Carol présente Johnny à son père (Stephen Fisher) qui se révèle être un agent nazi. Il termine son périple pour le moins agité dans un crash aérien en pleine mer. Pour échapper à son enlèvement, Johnny Jones enjambe la fenêtre de sa chambre, longe la corniche de l'Hôtel Europe, en prenant appui sur le néon au nom de l'établissement, il éteint brusquement le « el » du mot hôtel, ce qui donne « Hot Europe ». Tout un programme. La suite appartient aux curieux.

Le film met en scène une structure narrative récurrente dans les films d'après-guerre d'Alfred Hitchcock : une femme prise entre une figure paternelle dont il faut s'émanciper et les prolégomènes d'une histoire d'amour généralement chaotiques. Il est également traversé par deux qualités censément incompatibles, la comédie d'espionnage, le film course-poursuite presque humoristique et le long métrage parfois dramatique, voire tragique. Johnny Jones ne manque pas d'humour, il a la réplique facile, une vivacité d'esprit imparable, tout comme son collègue londonien et ses bons mots doublés d'un sens de l'à-propos désopilant. De ce point de vue, le film continue la tradition que le cinéaste a porté à un haut degré de perfection dans la dernière partie de sa période anglaise, avec, par exemple, Une Femme Disparaît en 1938, au terme de laquelle un couple se forme (ici Carol et Johnny).

Correspondant 17 possède aussi une face sombre, quelquefois terrifiante ou effrayante, avec la chute comme figure centrale : l'espion nazi qui tente de pousser Jones dans le vide du haut d'une cathédrale, par exemple. Nous retrouvons ici le substrat chrétien qui parcourt l’œuvre du cinéaste : la chute qui vous fait tomber dans le péché, après avoir désobéi à la volonté du Seigneur. En somme, nous passons d'une forme de légèreté à la terreur. Déjà au début des années trente Junon et le Paon parvenait habilement à marier le cocasse et l'effroi. Au même titre, une disposition centrale dans l’œuvre d'Alfred Hitchcock, s'impose dans Correspondant 17 : le transfert de culpabilité. Carol Fisher, en effet, après quelques hésitations, prend sur elle afin de fustiger la trahison de son père (qu'elle tue), dont l'affection à son égard ne peut être néanmoins dans tous les cas discutée, ce qui rend la fin de vie de Stephen Fisher pathétique et douloureuse, tout à la fois. Un personnage plus complexe qu'il n'y paraît.


Il y a surtout la chute de l'avion dans l'océan, et son réalisme époustouflant, via des trucages qui donnent l'illusion spectaculaire d'être embarqué en compagnie des passagers de l'appareil lors de l'amerrissage. Cette chute marque tout autant une étape dans l'histoire du cinéma, le passage au cinéma catastrophe, un genre qui fera florès, un genre cinématographique à suspens, dont l'intrigue met en scène une catastrophe naturelle ou technologique, en l'occurrence un crash aérien, et les conséquences qui en découlent.

Remarquons que le cinéaste s'illustre également dans des plans inquiets à la limite de l'abstraction, par exemple la course d'un tueur faisant pour fuir ondoyer les parapluies d'une foule rassemblée, l'allégorie d'une Europe qui croit se protéger à l'aide d'un pébroc -s'aveugler ?- du danger nazi qui est déjà pourtant en son sein, et qui la ronge.

Voyez de même aux Pays-Bas les ailes d'un moulin qui tournent à l'envers, signe que quelque chose ne tourne pas rond dans le Vieux Monde, une alerte comme une autre. Quand Jones se cache dans un moulin pour échapper aux espions nazis, il se dissimule derrière l'engrenage de la meunerie, une séquence qui symbolise l'irrémédiable marche vers la guerre en Europe, un implacable engrenage, qui laisse Jones impuissant. Bondissant, le film est ainsi plein d'idées visuelles ingénieuses.

Nous savons que les images cinématographiques parlent entre elles, parfois une même année. Le commun des mortels (vais-je divorcer ?), un politique (faut-il ou pas dans mes vœux glisser « Je crois aux forces de l'esprit et je ne vous quitterai pas ») comme des cinéastes, tels Charlie Chaplin et Alfred Hitchcock, par exemple, peuvent bien procrastiner un temps, vient toutefois toujours le moment où une décision s'impose. Quoi de commun entre Le Dictateur et le deuxième titre hollywoodien du cinéaste anglais (Foreign Correspondent), l'un et l'autre sortis en 1940 ? Outre que ce sont des films engagés et engageants, la fin des deux longs métrages, bien que différents dans le fond comme dans la forme (et encore), se répondent par bien des aspects.

En premier lieu, Charlie Chaplin et Alfred Hitchcock ont tous deux hésité longtemps avant de conclure leur film respectif par un appel au peuple américain pour qu'il prenne part à l'affrontement entre la démocratie et le totalitarisme sur le territoire européen, sous la forme d'une mise en garde. Des proches de Charlie Chaplin estiment que le discours humaniste du barbier viendra alourdir le film par son caractère par trop démonstratif, le reste du long métrage étant suffisamment explicite au sujet des visées idéologiques du réalisateur ; Alfred Hitchcock, quant à lui, veut se montrer très prudent pour éviter de contrarier les choix politiques du gouvernement américain, et sa politique de neutralité : au bout du compte, les acteurs sont rappelés sur le plateau, et Johnny Jones prononce à Londres un discours final radiodiffusé implorant sa nation à s'armer pour se préparer aux menaces qui pèsent désormais sur la paix mondiale, alors que les bombes commencent à tomber sur l'Angleterre. Le texte est écrit en une journée par Ben Hecht, qui supprime tout appel comminatoire à l'entrée en guerre des États-Unis d'Amérique contre le Troisième Reich, comme toute forme de condamnation sardonique de la frilosité américaine. Ne vexer personne. Ne pas susciter de vaines polémiques autour de la politique de non-intervention de l'Amérique.

Au travers de ces deux longs métrages, sous la forme de deux sortes de discours qui semblent venir se greffer, gauchement diront certains, in extremis à la toute fin des films, les deux cinéastes britanniques, sans se montrer militants, n'en sont pas moins des réalisateurs engagés pour la sauvegarde de la liberté partout où celle-ci est menacée. Et au passage, ils restent fidèles à leur patrie d'origine, au continent où ils ont vu le jour, malgré un exil américain.
Correspondant 17 mérite donc d'être redécouvert, tant il recèle, en son sein, l'essence même de l'esprit hitchcockien.
of

