Saison des amours : Pas de Printemps pour Marnie (1964) d'A. Hitchcock.

« Le beau est toujours bizarre »
Charles Baudelaire
« Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'opinion »
Paul Valéry
La libido frustrée d'Alfred Hitchcock a servi de carburant à nombre de ses films. Nous l'avons noté à maintes reprises précédemment. Tant que son œuvre lui permettait de la sublimer génialement, via les blondes hitchcockiennes, miroir de ses fantasmes, l'art et la morale s'accordaient pour ne rien trouver à en dire.

Avec Marnie (Pas de Printemps pour Marnie), sorti en 1964, les choses se compliquent sérieusement. François Truffaut parla de grand film malade. D'autres moquèrent la faillite des effets spéciaux, reflets selon eux de la médiocrité de Marnie. Le malaise vient cependant d'autre part.

La rumeur (s'en méfier) colporte en effet que le cinéaste aurait fait montre durant la totalité du tournage d'un comportement répréhensible à l'endroit de son actrice principale, Tippi Hedren (Melanie Daniels dans Les Oiseaux en 1963, parangon de la blonde hitchcockienne), dont il se serait fortement épris, multipliant à l'envi harcèlement moral et harcèlement sexuel, au vu et au su de toutes les équipes. Une forme de violence physique aurait même été constatée. Les nombreux témoignages concordent. L'attitude inqualifiable du Maître est un fait flagrant, donc. Tippi Hedren refusera désormais de tourner pour lui.

Marnie, âpre et presque bestial, pour moult raisons, s'en fait douloureusement l'écho. D'où que le film prenne la forme d'un poème d'amour sadique. Une confession cinématographique saisissante qui ne rédime en rien l'attitude condamnable du cinéaste qui abandonne ici toute pudeur. Que dit Marnie ?

Le film narre la trajectoire de Marnie, jeune femme accorte et gracile, victime d'un traumatisme refoulé depuis l'enfance. Elle entretient avec sa mère Bernice (Louise Latham) des rapports ambigus, entre affection diffuse et agressivité contenue : la scène où la jeune femme voit sa mère montrer de l'affection à une petite fille du quartier qu'elle garde occasionnellement est d'une rare violence, Marnie ayant été privée depuis toujours de tout élan affectueux maternel ; un malaise s'installe qui n'inaugure rien de bon. Marnie est devenue à l'âge adulte une kleptomane de talent, qui vole ses patrons avant de prendre la fuite : c'est une fugueuse mythomane. Bien que tout de vert vêtue, Marnie, en rendant visite à sa mère, devra attendre pour que se profile une quelconque renaissance (il lui arrive à l'occasion de porter du jaune, couleur parfois de l'ostracisme, c'est en l'occurrence la couleur de son sac à main filmé en très gros plan au tout début du film sur un quai de gare).

Elle se fait embaucher dans une société, pensant réitérer facilement les larcins précédents. Mark Ruthland (Sean Connery), son nouvel employeur, patron d'une maison d'édition, la reconnaît (il est client d'une entreprise où elle a sévi), tombe amoureux d'elle, cherche à la séduire, et s'efforce ainsi de comprendre par une psychanalyse sauvage les origines inconscientes de ses phobies, de ses cauchemars, à la soulager de ses névroses. Vaste programme. Sans doute la misandrie de Marnie provoque-t-elle également chez lui un orgueil que la virilité naturelle de Sean Connery incarne à la perfection.

Seul un cheval suscite chez elle de l'affection. Marnie monte mais ne couche pas. Une frigidité maladive ? Un saphisme mal assumé ? Mark ne se pose pas la question : il la contraint à l'épouser après lui avoir avouer qu'il sait tout d'elle, et qu'au cas où elle refuserait, d'une part son aide, d'autre part son offre conjugal, il pourrait tout à fait la dénoncer à la police et à la justice du pays. Elle consent à l'épouser.

Durant leur voyage de noces, une croisière, Mark la viole dans sa cabine. À leur retour, Mark poursuit son enquête avec l'aide d'un détective privé. Il contraint Marnie à provoquer une rencontre avec sa mère, qui finit par raconter le traumatisme que sa fille a vécu enfant -de père inconnu. Elle couchait régulièrement avec des matelots ; un soir d'orage, Marnie se réveille, pleure, crie, l'homme de passage tente de la rassurer en la prenant maladroitement dans ses bras, la mère inquiète intervient, et aidée par sa fille, elle tue le marin à l'aide d'un tisonnier de bonne facture. La mère garde une jambe handicapée et depuis voue aux hommes une haine inexpiable.
Marnie et sa mère
La justice y verra une légitime défense incontestable. L'enfant, puis l'adolescente, enfin la femme, Marnie Edgar, refoulent cette épisode terrifiant. Seules régulièrement la phobie de la couleur rouge (les glaïeuls chez sa mère, une tache d'encre sur la manche d'un chemisier blanc, un maillot à poids), le refus de toute intimité masculine, et autres comportements névrotiques, témoigneront de l'incident traumatique infantile.

Lil et Mark
Il serait envisageable d'énumérer de nouveau les thèmes récurrents dans l’œuvre d'Alfred Hitchcock présents dans Pas de Printemps pour Marnie -la mère terrible et la femme impossible, duplice et désirable. Au risque toutefois d'une certaine et compréhensible lassitude. En revanche, montrer en quoi le cinéaste dans Marnie est entièrement pris dans une vision érotique exclusive sera ce jour notre modeste quête.

Éconduit par son actrice, Alfred Hitchcock s'efforce de sublimer ses pulsions avec les moyens de son art, ce qui enfante une œuvre qui mêle sadisme et lyrisme halluciné. Du sadisme quand Mark, après avoir arraché les vêtements de Marnie, la viole, voyez la caméra qui s'approche du visage de la jeune femme comme pour lui faire l'amour -vengeance d'Alfred Hitchcock, en homme vexé. Le lendemain matin, elle tentera de mettre fin à ses jours dans une des piscines du paquebot.
Du lyrisme, quand Mark déclare sa flemme à Marnie, ébranlée par cette confession inattendue. Du lyrisme encore, lorsqu'à la toute fin du film, Marnie libérée de sa névrose, passe du statut d'objet à celui de sujet, n'en déplaise au cinéaste, qui a dû en rabattre de ses obsessions jalouses. Du lyrisme, aussi, dans la joute verbale enthousiaste qui oppose le couple au sujet des ambitions médicales de Mark : « Moi Jane, toi Freud » lui lance-t-elle pertinemment.

L'héroïne, longtemps exilée, dénaturée, parvient à regagner son être une fois l'amour trouvé et accepté. Entre temps, en abattant son cheval blessé, elle aura tué symboliquement un père qu'elle n'a jamais connu. Le grand ménage psychologique de printemps.

Dieu sait pourtant qu'Alfred Hitchcock n'aura pas ménager ses efforts : ici afin de martyriser son actrice (la chute de cheval, la séquence controversée du viol), là pour en faire le réceptacle de ses pulsions fétichistes, afin de les assouvir sans passer à l'acte, aidé en cela par sa costumière Edith Head, laquelle s'efforce de sublimer Tippi Hedren par le soin qu'elle apporte à chaque détail : les ongles, les différentes tenues, la coiffure, le maquillage, les sacs ou les chaussures, entre autres. Il s'agit de mettre en forme les fixations fantasmatiques du maître.


Dès l'entame du film, Marnie, fausse brune, une fois dans une chambre d'hôtel, passe dans la salle de bain pour se laver les cheveux dans un lavabo, et dans un élan érotique redresse la tête, et fixe du regard la glace, pour exhiber crânement une blondeur provocante, comme un défi lancé à la figure du cinéaste. Marnie tâche son chemisier d'une goutte d'encre rouge pendant le service, elle se précipite affolée dans les toilettes, le retire, et laisse apparaître ses dessous. Pour éviter de se faire surprendre par une femme de ménage (plan somptueux : caméra au sol, l'une à gauche nettoie le sol, l'autre à droite vole de l'argent dans un coffre, seule une paroie les sépare, aucune des deux ne voit l'autre, à la différence du spectateur), Marnie retire ses escarpins qu'elle glisse dans ses poches, une scène d'un érotisme latent déroutant. Un des escarpins tombe. La technicienne de surface est malentendante.

En outre, le rouge, qui symbolise les inhibitions sexuelles de Marnie, renvoie peut-être également au cycle menstruel, qu'elle a dû supporter cruellement à l'adolescence. A cet égard, elle est souvent vêtu de blanc, symbole de sa virginité, mais aussi de son innocence que lui confère le traumatisme subi dans l'enfance, malgré les méfaits dont elle est coupable.

Lil

Depuis 1964, un personnage du film passe complètement sous les radars : elle n'est jamais évoquée, ou alors très succinctement. Réparons autant que faire se peut une injustice. Nous savons que Mark est veuf. Son épouse est morte jeune, à vingt-neuf ans, laissant une petite sœur, Lil Mainwaring, élevée par son Mark et son père après la mort de sa mère. Lil, la belle-sœur de Mark grandit, devient une très jolie jeune femme, follement amoureuse de lui. La perversité hitchcockienne point son nez : le cinéaste joue avec une tentation incestueuse larvée, parfois effective, quand Lil, en présence de Marnie, se permet d'embrasser Mark sur la bouche avec fougue. Une blonde et une brune : Hitchcock joue avec les contrastes afin d'afficher une bonne fois pour toutes ses addictions sensuelles, qu'incarne le personnage interprété par Sean Connery, lequel paraît conscient d'endosser une mission périlleuse qui semble lui échapper, d'où une présence parfois évaporée.


Lil est très brune et porte lors d'une réception mondaine une robe d'un rouge écarlate. Rien n'est fortuit chez Alfred Hitchcock. Il s'agit pour Lil de causer la ruine du couple que forment Mark et Marnie. En vain. Les penchants érotiques d'Alfred Hitchcock se portent définitivement sur les jolies blondes fatales, glaciales et sophistiquées -idem par capillarité pour le spectateur, insensible au charme tout en simplicité de Lil. Rien ne peut entraver un désir débordement, devenu incontrôlable pour le réalisateur dans Marnie, au point de se faire harcèlement.

Curieusement, dans un film où la psychologie torturée des personnages forme le centre du suspense dit hitchcockien, Marnie est une des œuvres les plus touchantes de l’œuvre du maître (ceci expliquant peut-être cela), les baisers en très gros plans que s'échangent Marnie et Mark sont d'une grande sensualité, et lorsque le couple quitte la maison maternelle à la toute fin de Marnie, Mark enveloppe la femme qu'il aime avec une rare tendresse protectrice. Ce qui vient racheter en partie seulement la dureté de l'ensemble, et le comportement odieux et condamnable d'un cinéaste prisonnier d'une toute puissance coupable.
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Encore un mot. Marnie marque la fin d'une époque. Plusieurs des collaborateurs fidèles d'Alfred Hitchcock participent pour la dernière à l'un de ses films : le directeur de la photographie Robert Burcks meurt quelque temps après le tournage dans l'incendie de sa maison, le monteur exceptionnel George Tomasini disparaît d'une crise cardiaque, et le cinéaste met fin à sa collaboration avec le génial compositeur Bernard Herrmann, qui a composé pour Marnie une partition d'un romantisme agressif qui épouse idéalement les tourments du personnage féminin. Notre errance dans le cinéma d'Alfred Hitchcock se poursuit. À cet effet, Meurtre (Murder), tourné en Angleterre en 1930, est un excellent film.
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Alfred Hitchcock et Tippi Hedren