Présence de Nuit et Brouillard (Jean Cayrol, Alain Resnais, 1955).

« Monsieur Glucksman et je ne sais qui encore, Glucksmann pardon..., après j'en ai pour des heures ».
Jean-Luc Mélenchon, le 1er mars, Perpignan.
"Je n'ai pas peur.
Ma peur s'est arrêtée à Auschwitz
et dans les camps.
Auschwitz est mon manteau,
Bergen-Belsen ma robe
et Ravensbrück mon tricot de peau.
De quoi faut-il que j'aie peur ?"
Celja Stojka, Auschwitz est mon manteau.
Retomber récemment par hasard sur le n° spécial des Cahiers du Cinéma consacré à 100 journées qui ont fait le cinéma, sorti en janvier 1995, relire par la même occasion le papier de Thierry Jousse, intitulé Jean Cayrol récrit le commentaire de Nuit et Brouillard, laisse pantois. Une relecture qui concoure à mesurer le chemin parcouru depuis sa publication. Outre que l'antisémitisme s'est refait une santé et que le négationnisme a sournoisement fait son œuvre, le film d'Alain Resnais a paradoxalement perdu cette fonction de vigie et/ou d'antidote qui lui était dévolue depuis sa sortie, face à une toujours envisageable résurgence de la bête immonde. Sa mission pédagogique est désormais fortement contestée, et le grand public en vient au fil des ans à en oublier son existence même.

Jean Cayrol
Après chaque méfait xénophobe ou antisémite, le service public de télévision se voyait encouragé à sa (re)diffusion, et un ministre de l'Éducation nationale avait recommandé jadis que l'ensemble des établissements de l'enseignement secondaire en fît l'acquisition. Aujourd'hui tout un chacun trouve un alibi afin de reléguer Nuit et Brouillard d'Alain Resnais (1955) aux oubliettes de l'Histoire. Avec des motivations plus ou moins avouables, voire plus ou moins obscures. Les sarcasmes douteux, disproportionnés et déplacés, qui actuellement daubent parfois le travail de l'écrivain Jean Cayrol pour le film d'Alain Resnais, traduisent incontestablement quelque chose de l'époque. Il s'agit d'une des premières réflexions cinématographiques sur la Shoah, en juxtaposant le calme des bâtiments désormais vides des camps désertés à des images d'archives terrifiantes (camps d'Auschwitz et de Majdanek, en particulier).

Alain Resnais
Un autre temps. Un autre monde : d'autres mœurs -un glissement anthropologique. Les uns participent aux pantomimes concentrationnaires de La vie est Belle, les autres acceptent d'être les invités du commandant d'un centre de mise à mort ; le tour du propriétaire prend 1h30.

D'où que la collection de poche 1001 Nuits/Fayard a eu l'idée louable de republier le travail de Jean Cayrol en 2025. Jean Cayrol s'engage dans la Résistance dès le début de l'occupation de notre pays en 1940, il est arrêté en 1942, et déporté jusqu'à la fin du conflit dans le camp de concentration de Gusen, un camp satellite de celui de Mauthausen.

Il a été récompensé du prix Renaudot en 1947 et fut membre de l'Académie Goncourt de 1973 à 1995, l'année de sa mort à Bordeaux, la ville où il est né en 1911.
Revenons à l'article de Thierry Jousse qui s'attarde sur un soir de novembre 1955, qui voit Jean Cayrol retoucher une énième fois le commentaire qui doit accompagner le court-métrage d'Alain Resnais. Plonger sur la table de montage, il sait que son texte doit répondre fidèlement, sans les trahir, aux images atroces qui défilent et blessent son regard. Jean Cayrol hésite, puis se lance, revient en arrière, repart de plus belle, annote, corrige, biffe ici une phrase, là un mot, écrit sans relâche, dans une salle sombre d'une journée automnale des années 1950.

Le commandant d'un camp
Par le truchement du diplomate Frédéric de Towarnicki, le producteur Anatole Dauman et Alain Resnais font connaissance. Dans le but d'honorer une commande formulée par l'Institut d'Histoire de la Seconde Guerre mondiale d'un film sur les camps de concentration nazis, Anatole Dauman pense tout de suite à Alain Resnais, qui dans la profession jouit d'une récente notoriété grâce à des travaux remarqués sur la peinture et à un film interdit qui fustige le colonialisme français, co-réalisé avec Chris Marker, Les Statues meurent aussi en 1953.

Des lunettes
Alain Resnais repousse la proposition du producteur. Outre que le projet le tétanise, il éprouve également le sentiment d'usurper une mission qui devrait revenir selon lui à un rescapé de l'univers concentrationnaire nazi. Anatole Dauman ne baisse pas pour autant les bras : avec obstination, il revient à la charge. Le cinéaste finit par accepter, à la condition que ce soit Jean Cayrol, écrivain et ancien déporté, qui en rédige le commentaire. L'historien Henri Michel apportera, quant à lui, son aide au réalisateur.
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Tournage de Nuit et Brouillard
Alain Resnais se met au travail au cours de l'été 1955. Il est éprouvé par une recherche de documents fastidieuse, un tournage exténuant. Le projet se concrétise, ce qui contredit ceux qui le jugeaient infaisable, à la fois sur le plan politique, financier, et formel, car une question cruciale en effet se pose : quelle représentation donner au film ?

Des cheveux de femmes
Malgré les incertitudes pécuniaires, le film est tourné, en noir et blanc, mais aussi en couleur. Le cinéaste affronte un montage pénible et exigeant d'images souvent insupportables avec lesquelles il doit cependant coexister des heures durant.

Le brouillard et la nuit.
Un premier montage d'une quarantaine de minutes prend forme, résultat d'une manipulation et de montage d'images toujours insoutenables (une scène primitive pour beaucoup) ; le montage plonge Alain Resnais dans un monde presque irréel qui peut donner le vertige.

Il est temps de montrer le film à Jean Cayrol. L'expérience se révèle éprouvante. L'écrivain s'est engagé à soutenir du regard les images qui s'impose à sa vue. Il respecte sa parole, mais en tombe malade. Il écrit loin de la salle de montage un texte de qualité qui malheureusement ne s'accorde pas avec l'enchaînement des plans. Chris Marker intervient alors, retouche le commentaire, dans ses structures et ses rythmes, pour qu'il fasse corps avec les images.

Alain Resnais
Ce travail d'adaptation convient à Alain Resnais qui obtient de Jean Cayrol les modifications nécessaires. Il impose même quelques allusions à la Solution finale des Juifs d'Europe (les prénoms des déportés) que l'écrivain n'abordait pas du tout, disparaît tout de même in fine l'idée même de Solution finale et la spécificité du sort réservé aux Juifs (6 millions de victimes, si l'on prend en compte la Shoah par balles).

Les latrines
Il retrouve le chemin de la salle de montage, se bat sans pause avec les mots et les images qu'il va falloir marier afin que le film se fasse. Hanns Eisler, qui est chargé de composer la musique, ressent un malaise similaire lorsqu'il se trouve à son tour confronté à l'innommable. Sa partition semblera plus tard s'en vouloir d'exister.
Chaque étape de la construction de Nuit et Brouillard confronte chacun des protagonistes à la question de l'immontrable, un point névralgique qui va par la suite susciter jusqu'à nos jours bien des controverses. Le comédien Michel Bouquet, qui enregistre la lecture du commentaire désolé de l'écrivain, vit cette tâche tel un cauchemar, identique à ceux qui perturbent inlassablement les nuits du cinéaste dans la période qui précède le tournage. Il retrouvera le sommeil de façon surprenante quand il arrivera sur les lieux où le cinéma va montrer que la condition humaine et la boucherie industrielle ne sont pas incompatibles.
Henri Colpi, le monteur-son, Sacha Vierny, l'un des opérateurs du film, dans l'obligation de régler les travellings dans les vestiges hantés des camps, André Heinrich, le directeur de production, l'ensemble des techniciens, tous confient avoir vécu une épreuve terrible.
Nuit et brouillard finit par voir le jour : il sonne juste, en campant sans indélicatesse, aux limites d'une humanité dénaturée, d'une espèce humaine abîmée et défigurée -il va marquer profondément notre imaginaire des camps nazis. Les distances imposées par Alain Resnais, entre le sujet filmé, le sujet filmant et les spectateurs, étaient les seules envisageables. Il révolutionne le langage cinématographique en prenant tout simplement au sérieux son propos sans afféterie.

Le film est néanmoins confronté à des tentatives de censure directes ou indirectes, venues des autorités françaises ou allemandes. L'historien Philippe Erlanger cherche à le faire disparaître de la programmation du festival de Cannes 1956.
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Thierry Jousse, en 1995, souligne que Nuit et Brouillard est devenu après sa sortie un film de référence sur l'univers concentrationnaire nazi, un rempart inébranlable contre toutes les formes de négationnisme, et d'appel à la haine raciale. Force est toutefois de constater que le film ne susciterait pas de sa part les mêmes mots aujourd'hui. Certes, il estimerait toujours que le malaise physique que procure ces images est sans conteste indispensable, et qu'il nous faut les soutenir du regard jusqu'à ce qu'elles deviennent à jamais inoubliables. Or, il se trouverait face à des lecteurs et des spectateurs suspicieux.

Bien entendu, le travail des historiens des images ne doit surtout pas être occulté : Sylvie Lindeperg (Nuit et Brouillard, un film dans l'Histoire, 2007) invite ainsi le lecteur à moins juger le film à l'aune de l'exactitude de ses documents et du montage qui en est fait, qu'appréhender Nuit et Brouillard comme l'occasion de dresser un état des lieux des images de la Déportation disponibles en 1955 en Europe. Avec ses silences et ses ombres, bien sûr. Sylvie Lindeperg écrit que le film d'Alain Resnais s'avère toujours un document essentiel, une œuvre d'art exigeante et incontournable. Un juste milieu souvent dénigré. Il n'est pas encore interdit de le déplorer.

Serge Daney
L'écrivain du cinéma Serge Daney, juste avant de mourir à l'âge de 48 ans, écrivit dans le n°4 de la revue Trafic, en 1991 dans un article intitulé Le travelling de Kapo, au sujet de Nuit et Brouillard vu en classe au lycée : « c'est par le cinéma que je sus que le pire venait juste d'avoir lieu ». Il parle d'or comme toujours. Comme il nous manque.
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