Les Oiseaux (1963) : A. Hitchcock entre anges et démon.

« La seule joie des gens mariés, c'est d'assister au mariage des autres... Une joie diabolique ! ».
Ramón Gómez de la Serna
Il fallait bien un jour que la rencontre avec Les Oiseaux se fasse. Ce 48e long-métrage d'Alfred Hitchcock a terrorisé notre enfance, à telle enseigne qu'aujourd'hui encore des psychiatres et autres psychologues lui doivent beaucoup -comme ils doivent énormément à Shining de Stanley Kubrick (1980).

Ce thriller horrifique américain, comme on dit communément, sorti en 1963, à l'instar de tous les grands films, s'ouvre à un niveau infini de lectures. The Birds s'inspire de la nouvelle éponyme de la romancière anglaise Daphné du Maurier, publié en 1952, adapté et considérablement revisité par le scénariste Evan Hunter.

Melanie Daniels (Tippi Hedren), une superbe jeune femme fortunée de San Francisco, fille d'un magnat local de la presse, venue acheter un perroquet, croise Mitch Brenner (Rod Taylor), un avocat brillant et séduisant (un homme de loi, ce n'est pas fortuit), chez un oiseleur. À la recherche d'un couple d'oiseaux, les inséparables -déjà tout un programme-, qu'il souhaite offrir à sa jeune sœur Cathy.

Mitch Brenner feint de la confondre avec une des vendeuses du magasin. Elle joue le jeu. Elle le suit discrètement jusqu'au trottoir, retient furtivement le numéro de la plaque d'immatriculation de sa voiture, ce qui lui permet de trouver rapidement sa trace.

Toutes affaires cessantes, le lendemain matin, Melanie Daniels se rend à son appartement munie d'une cage qui emprisonne un couple d'inséparables. Il apprend qu'il est parti pour le week-end (il s'en passe des choses le week-end chez Alfred Hitchcock, voir Psychose) visiter sa famille, sa mère veuve et sa jeune sœur, à Bodega Bay -bientôt la baie de beaux dégâts. Elle décide au débotté de s'y rendre en voiture, flanqué du couple d'oiseaux, allégorie de sa sensualité qui ne demande qu'à ondoyer (dans une cage dorée ?).

Une fois sur place, elle fait la rencontre de l'institutrice du village, Annie Hayworth (Suzanne Pleshette) qui lui indique l'adresse de la famille Brenner, qui vit à quelques kilomètres à vol d'oiseau. Melanie Daniels loue une petite embarcation, traverse la baie, dans le but à tire-d'aile de déposer discrètement la cage à la ferme des Brenner, le nid de la famille.

Une fois sur place, trouvant la famille absente, elle pénètre à bas bruits dans la maison (ce qui n'est pas anecdotique), y dépose la cage, accompagnée d'une lettre à l'attention de Cathy. déchire celle qui était adressée à Mitch, puis repart dans l'autre sens. Mitch distingue au loin son manège, monte illico dans sa voiture, et prend son envol pour la surprendre lors de son arrivée au port. Sur ces entrefaites, la jeune femme se fait attaquer par une mouette qui fonce droit sur sur son crâne, sans raison (la grande muette). Nouvelle alerte sans conséquence grave pour le moment.

Mitch l'accompagne dans l'auberge voisine où elle reçoit des soins, et la visite suspicieuse de la génitrice de l'avocat, sous le regard inquisiteur de l'assistance. Mitch malignement l'invite à dîner en présence du regard torve de sa mère. Le dîner se passera dans l'ensemble plutôt bien, aucun prise de bec à déplorer, malgré la réserve marquée de madame Brenner.

Melanie Daniels, une riche oisive, choisit de s'installer un temps dans la région, et loue à cet effet une chambre pour la nuit chez l'institutrice qui vit seule. La suite appartient aux curieux. Voir ou revoir le film, vraiment. En parler surtout au jeunes.

Disons tout de même que les attaques inexpliquées (inexplicables ?) d'oiseaux en furie de toutes espères vont se poursuivre, et bientôt s'amplifier. Après trois longues années de préparation avant le tournage, des milliers d'oiseaux furent dressés pour l'occasion, et l'utilisation astucieuse de nombreux trucages contribue à installer une ambiance de terreur à nulle autre pareille. L'art de la mise en scène et du montage qui atteint ici le mode le plus élevé de la perfection cinématographique. Voyez la séquence durant laquelle Melanie attend Annie, une cigarette à la main (une femme moderne), à chaque fois qu'elle se retourne : les oiseaux sont de plus en plus nombreux. Un suspense angoissant.

Les décors de George Milo sont remarquables, comme l'est la photographie de Robert Burks. Les costumes confectionnés par Edith Head pour Tippi Hedren sont impeccables. Enfin, les effets spéciaux de Lawrence A. Hampton et Ub Iwerks sont indémodables, tout comme les effets sonores du compositeur Bernard Herrmann qui demeurent inégalables. Un chef-d’œuvre, vraiment.

Tout au long de Birds, les différents protagonistes s'interrogent sur les motivations hargneuses, voire meurtrières, des bêtes à plumes. Alfred Hitchcock comme souvent brouille les pistes. Ils donnent à chacun ce qu'il a envie d'entendre. Les écologistes y voient une vengeance de la nature maltraitée par l'espèce humaine, un millénariste alcoolique la fin du monde, les plus optimistes un simple dérèglement climatique passager. Seule une mère de famille s'en prend directement à Melanie, l'accusant d'être venue chez eux uniquement dans le but de mettre le désordre dans la communauté (bientôt la station service du centre bourg prendra feu, les flammes de l'enfer ?).

Les fidèles de l’œuvre du réalisateur anglais retrouvent dans Birds les thèmes hitchcockiens de prédilection : la belle blonde intelligente, élégante et sophistiquée. Tippi Hedren (mère de Melanie Griffith) succède à Grace Kelly et à Eva Marie Saint. Le cinéaste va se conduire avec l'actrice comme un mufle : harcèlement moral et harcèlement sexuel vont se succéder. Ancien mannequin au chômage, Alfred Hitchcock l'a repérée dans une publicité télévisée. Mélanie Daniels est son premier rôle au cinéma. Dans les films précédents, la blonde hitchcockienne se contentait d'être le réceptacle à l'écran des fantasmes du réalisateur. Avec Tippi Hedren, il passe à l'acte physiquement. Ce qui n'est pas une question de degrés mais de nature.

Elle repousse les avances du cinéaste qui, non content de la maltraiter dans le scénario, comme il l'a toujours fait avec ses actrices blondes, afin de sublimer sa frustration libidinale, va également lui faire subir des violences via des oiseaux mal maîtrisés, ce qui va occasionner des blessures légères, mais traumatisantes.

Tippi Hedren résiste, avec la volonté de se montrer plus forte que son tortionnaire renommé. Courageusement, elle ne cède pas, et tournera même un seconde film sous sa direction, Marnie, le dernier. Alfred Hitchcock, perclus de vices, fera montre dans ce film d'une duplicité tout aussi malsaine.

Nous retrouvons dans Birds la mère possessive et autoritaire, un érotisme sous-jacent omniprésent (les allusions sexuelles lorsque Melanie et Mitch se rencontrent au tout début du film), un jeune garçon siffle la jeune femme dans les rues de San Francisco (un remake d'une séquence de la publicité susmentionnée), le tailleur bleu épousant parfaitement les courbes sensuelles de Melanie, des formes mises en valeur par la façon dont elle s'accoude lascivement sur le comptoir du magasin lorsque Mark la découvre pour la première fois.
La victime collatérale
A la suite du coup sifflet adolescent, avant de pénétrer dans le commerce, Melanie Daniels regarde au loin une nuée d'oiseaux s'agiter vivement, une brève inquiétude s'exprime dans le regard de la jeune femme.

Le vol des oiseaux en fait les intermédiaires privilégiés entre monde terrestre et domaine céleste. Dans l’œuvre d'Alfred Hitchcock l'ésotérisme n'est jamais loin.

Présentement, ils sont chargés d'envoyer un message à Melanie Daniels (un exorcisme ?), sur le point d'être possédée par des forces maléfiques (diabolos en grec, ce qui divise), en s'imposant bientôt dans une famille unie, mais fragile, au risque d'y créer de la discorde, et en importunant sans vergogne une petite station balnéaire paisible, au paysage enchanteur et apaisant, une communauté qui n'a jamais connu la désunion. Les forces du mal dont l'arme principal est de semer des pensées destructrices dans l'esprit des gens.
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Son sex-appeal assumé (le rouge de ses ongles, le rouge à lèvre à toute épreuve, du rouge partout dans le décor, les blessures sanguinolentes, la boîte aux lettres ou les panneaux de signalisation, entre autres), son tempérament impétueux, un sans gêne inébranlable, son indépendance altière, sa volonté de séduire par tous les moyens Mitch (le rouge, couleur du péché et de la sexualité affichée), célibataire endurci aux nombreuses aventures, font de la jeune femme un élément perturbateur infernal. En outre, l'omniprésence de la couleur verte (couleur de Satan, du diable, celui qui vient morceler) en témoigne : un tailleur vert que Melanie Daniels porte tout au long de Birds, le truck de la famille, un fauteuil dans le salon familial, le téléphone de la demeure, les nombreuses plantes vertes, les vallées alentour, le pantalon de Mark, les inséparables, un coussin, par exemple.

Qu'on nous permette d'établir le constat que Birds raconte la lutte sans pitié qui voit un ange exterminateur adepte du morcellement funeste, à la tête d'esprits démoniaques, les forces du mal, lesquelles ont pris possession à son insu de la jeune femme, se confronter aux forces du bien, les oiseaux, manifestation physique des anges, qui symbolisent la paix et l'amour.

Quand Annie, l'institutrice, une ex de Mitch, toujours amoureuse, fait la rencontre de Melanie, elle porte un gilet rouge écarlate, elle est également la propriétaire de la boîte aux lettres carmin. Les corbeaux la tuent en lui crevant les yeux : celle qui refuse de voir le réel mérite d'être aveugle, d'autant qu'elle devait avoir auparavant scellé un pacte avec le démon pour couper les ailes à toutes celles qui un jour chercheraient à s'approprier le beau Mitch -qui s'est lancé dans une relation amoureuse avec Melanie Daniels. Ils ont conclu.

Existerait-il des guerres justes ? Annie était brune, une chevelure noire profonde, quand Melanie est blonde : Alfred Hitchcock jouera avec ce contraste dans son film suivant, Marnie. La femme blonde fatale, fixation fétichiste du cinéaste, quand la femme brune représente plus souvent la maîtresse ou l'aventurière indomptables, à la sensualité moins insolente. Et une victime collatérale, Dan Dawcette le voisin, comme dans toutes les guerres.

La dernière séquence des Oiseaux est éloquente : après une ultime offensive ravageuse des animaux à plumes, Mitch, Cathy en pleures, Melanie abasourdie et sa belle-mère potentielle, qui la prend affectueusement dans ses bras, quittent la maison familiale en voiture ; l'automobile s'éloigne parmi des milliers d'oiseaux tranquillement massés partout sur le sol, bouclier des forces du bien. Nous assistons ainsi à la défaite du côté obscur de la force, une victoire symbolique (du grec sumbolon, qui réunit), pour une famille réconciliée et enfin apaisée autour du couple que forment désormais Mitch Brennet et Melanie Daniels. Encore une obsession hitchcockienne : qu'une union amoureuse voit le jour à la fin de ses films, à la suite toujours d'un parcours tumultueux. Alfred Hitchcock cherche probablement à se faire pardonner, soit de ses frasques notoires, inexcusables concernant Tippi Hedren, soit de ses impudeurs fantasmatiques qui s'affichent sur les écrans du monde entier depuis de nombreuses années.
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