Alfred Hitchcock joue au chat : La main au Collet (1955)

"Qui pèche et s'amende, à Dieu se recommande".
Miguel de Cervantes
"Le travail de metteur en scène consiste à faire faire de jolies choses à de jolies femmes"
François Truffaut, en 1958
La main au Collet (1955) est à Alfred Hitchcock ce que Les Bijoux de la Castafiore (1962) sont à Hergé, un exercice de style brillant en forme de pot-pourri moins frivole qu'il n'y paraît.

Bertani (Charles Vanel), un Frenchie.
Longtemps vu comme une gourmandise bien chantournée mais futile, Catch a Thief (La main au Collet), toujours aujourd'hui un tantinet négligé, voire snobé, par les hitchcockiens eux-mêmes, convoque toutes les obsessions du réalisateurs, tous les thèmes qui composent son œuvre, sur un ton badin, parfois à ses dépends, ce qui le rend paradoxalement d'autant plus séduisant.

Le film est un pseudo-thriller romantique américain. Le scénario écrit par John Michael Hayes est inspiré du roman éponyme de David Dodge paru en 1952. Une comédie romantique qui rappelle celles du maître du genre, Ernst Lubitsch, en particulier La Huitième Femme de Barbe-Bleue, un film Paramount de 1938, qui déjà se déroulait dans une French Riviera reconstituée en studio.

John Robie (Cary Grant) est un ancien et séduisant gentleman cambrioleur, surnommé « le chat », rangé des voitures dans une belle villa où il a fait planter des fleurs et du raisin pour s'amender, au cœur de paysages d'une rare beauté, dans l'arrière pays provençal. Il sort de sa retraite afin de sauver sa réputation entachée, et par là-même prouver son innocence en mettant la main sur un imposteur qui s'en prend aux riches touristes en vacances sur la Côte d'Azur, en se faisant passer pour « le chat ». Il veut à tout prix se laver de cette avanie. Précisons que son engagement intrépide dans la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale l'a absous de ses fautes passées ; il suffit toutefois qu'un vol ait lieu dans la région pour qu'il soit sur le champ suspecté. La poisse.

C'est en l'occurrence le cas. Apparaît à cet égard un motif narratif récurrent chez Alfred Hitchcock, celui du faux coupable malmené par les femmes. Nous en avions eu un avant-goût dans Soupçons en 1941, avec le même Cary Grant, et son charme éternel.


Danielle Toussard.
John Robie obtient l'aide d'un assureur, H. H. Hughson, qui lui fournit la liste des personnes les plus fortunées de la région. Les plus riches de la liste sont Jessie Stevens, une nouvelle riche, récemment veuve, accompagnée de sa fille, Frances (Grace Kelly). John se lie d'amitié avec les deux femmes. Pour une fois, Alfred Hitchcock ne dresse pas le portrait d'une mère acariâtre, possessive et malfaisante, bien qu'elle soit quelque peu portée sur l'alcool.
Jessie est ravie de cette rencontre -elle souhaiterait caser sa progéniture-, mais elle est rappelée à l'ordre par sa fille. Durant une baignade méditerranéenne ensoleillée, John présente Frances à Danielle Toussard (Brigitte auber), la fille d'un ancien cambrioleur devenu sommelier, bavarde comme une pie (voleuse?). John continue de se faire passer pour un touriste aisé de l'Oregon, Danielle, amoureuse du « chat », devient vite jalouse du charme et de la beauté de Frances, dont John s'est épris. Il entre dans le cercle des Stevens. La suite appartient aux nombreux curieux.

Pour rester dans l'univers d'Hergé, « Ciel, mes bijoux ! » s'écrient régulièrement de riches touristes en découvrant au petit matin qu'ils/elles se sont fait voler leurs précieux biens pendant la nuit dans leur chambre d'hôtel, un palace plus précisément : le Carlton de Cannes.

Histoire d'eau
Si pour Hergé, avec les Bijoux de la Castafiore, il s'agit avant tout de placer le langage au centre d'une anti-aventure, parsemée de chausse-trapes, de faux indices et de rebondissements sans conséquence, afin de célébrer au passage la ligne claire, pour Alfred Hitchcock, avec sa Main au Collet, seule l'intéresse, à travers une vague intrigue policière, en forme de vaste comédie pétillante, sophistiquée et romantique, un suspense sexuel à peine voilée par de brillants dialogues à double sens, et des situations souvent teintées d'érotisme, lesquelles finissent par prendre le dessus sur l'intrigue policière à la Hitchcock.

Voyez cette séquence où sur la Grande Corniche, avec des paysages à couper le souffle, jamais la Provence n'a été si bien filmée (une somme touristique), Frances roule à tombeau ouvert, terrifiant son passager, John Robie : une métaphore brûlante de l'acte sexuel ; soudain Frances frêne brusquement pour éviter d'écraser une vieille dame, leurs regards se croisent, une pause, tel un coitus interruptus. Ils reprennent de plus belle. Grace Kelly mourra en 1982 d'un accident de voiture près de Monaco. Inutile de préciser que le travail Robert Burks sur la photographie mérite de nouveau des éloges.
![Ciné-Club] La main au collet — Alfred Hitchcock](https://culturellementvotre.fr/wp-content/uploads/2011/02/la-main-au-collet201-e1514813678459.jpg)
Le jeu de Grace Kelly trouve un parfait équilibre entre glace et feu, audace et réserve. Alfred Hichcock se moque de la sorte comme d'une guigne du scénario, qu'il met au service d'un film théorique sur l'érotisme cinématographique. La Main au Collet, et son humour ravageur, renferme moult messages (massages ?) érotiques qui font avancer l'intrigue et se mouvoir deux protagonistes d'une redoutable sensualité : l'action et l'intrigue servent ainsi de support au contenu sexuel. L'histoire n'est pas sérieuse.

Frances et John s'arrêtent sur la corniche pour déjeuner. Elle ouvre le panier à pique-nique, s'y trouve un morceau de poulet ; elle demande à John s'il préfère le blanc ou la cuisse, sachant qu'en anglais, « blanc », breast, signifie à la fois sein et poitrine. Tout un programme. Sur ces entrefaites, la jeune femme confie à son partenaire connaître sa véritable identité.

Nous savons de surcroît qu'Alfred Hitchcock apaise sa libido frustrée en modelant d'irrésistibles blondes dites hitchcockiennes qui lui permettent de sublimer ses frustrations. Grace Kelly, en chattemite implacable, l'incarne à merveille. Le film devient un monument à sa gloire. Le corps de Grace Kelly, sublimée par les somptueuses robes dessinées par la costumière Edith Head, est ainsi fétichisée par le cinéaste : lors d'un bal masqué, Frances apparaît au public dans une splendide robe dorée, une robe couleur de soleil.

Le cinéastes s'est cependant montré plus tendre avec son actrice fétiche que dans les deux films précédents : dans Le crime était presque Parfait en 1954, Grace Kelly devait subir une tentative de meurtre, puis la même année, dans Fenêtre sur Cour, l'actrice était snobée par son amant (James Stewart), insensible devant son éclatante beauté. Il est vrai que la beauté rend aveugle les hommes sans imagination.

Une amitié saine s'est nouée au fil des films entre l'actrice et Alfred Hitchcock. Elle n'a pas besoin de lui de toute façon pour exister à l'écran -Le Train sifflera Trois fois (High Noon) de Fred Zinnemann en 1951, ou dans Mogambo de John Ford en 1953, ou Une fille de Province (The Country Girl) de George Seaton en 1954. Il n'en sera pas du tout de même dans son film suivant, The Birds, où Tippi Hedren, débutante dans la profession, subira les assauts à la fois intempestifs et intolérables du réalisateur, un harcèlement qui de nos jours tomberait sous le coup de la loi.

Lorsque John Robie, après avoir salué Madame Stevens pour la nuit, sur ses gardes, accompagne l'impassible Frances à sa chambre, filmée de profil, très belle et froide en même temps, par un vif élan imprévisible, elle embrasse fougueusement son partenaire, à la fois ravi et surpris. La température d'un coup monte d'un cran.

Le jour d'après, John accepte l'invitation lancée par Frances de venir la rejoindre dans sa chambre une fois la nuit tombée, afin d'assister à un feu d'artifices. Le montage alterne les plans de Robie et Frances, qui passent alternativement de l'ombre à la lumière, puis de plus en plus proches une fois assis sur le canapé, avec des plans d'explosions colorées venues de la fenêtre ouverte à tous les possibles, un rapprochement qui figure indéniablement la montée du désir. Les échanges entre les deux protagonistes deviennent également petit à petit explicites, toujours à double sens. Il leur faudra sans doute patienter un peu pour que le contact des épidermes se fassent pleinement. Le lendemain matin, le collier que portait Frances lors de la soirée a été dérobé durant la nuit. Elle pense que « le chat » en est l'auteur. Les relations se tendent jusqu'à la fin du film : on ne joue impunément avec les bijoux de famille. Tout est bien toutefois qui finit bien.
![Ciné-Club] La main au collet — Alfred Hitchcock](https://culturellementvotre.fr/wp-content/uploads/2011/02/la-main-au-collet331-e1514813551446.jpg)

Un mot pour dire que les Frenchies sont mis à l'honneur dans La Main au Collet : Charles Vanel interprète Bertani, désormais restaurateur, jadis chef du réseau de maquisards auquel appartenait John Robie, et Brigitte Auber incarne Danielle, qui a été repérée par Alfred Hitchcock pour son rôle dans Sous le Ciel de Paris (1951) de Julien Duvivier, grâce son physique athlétique ; le cinéaste découvre par la suite que l'actrice possède une formation d'acrobate. Une piste pour ceux qui ne connaissent pas La Main au Collet. Une fois de plus, un couple s'est formé au cours d'un film d'Alfred Hitchcock, avec cette fois-ci une belle-mère en guise de dote inattendue.
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