Harry porteur : Mais qui a tué Harry ? (1955) d'A. Hitchcock.

«Le péché vaut encore mieux que l'hypocrisie »
Madame de Maintenon (1635-1719)
Il faudra bien un jour se risquer en quelques mots à exprimer une admiration pérenne pour une des œuvres les plus abouties d'Alfred Hitchcock : Vertigo (Sueurs froides) sortie en 1958, avec James Stewart et Kim Novak. Passer toutefois après Éric Rohmer, rédacteur aux Cahiers du Cinéma à l'époque, chargé de la critique du film dans le numéro 93 de la prestigieuse revue jaune de mars 1959, dans son article « L'hélice et l'idée », sans parler du travail de Jean Douchet, d'une part, et de Claude Chabrol et du même Éric Rohmer, d'autre part, dans leur Hitchcock respectif, exige une prudence élémentaire, laquelle a quelque chose à voir avec le respect.

Pour l'heure, Mais qui a tué Harry ? (The Trouble with Harry), un film américain d'humour noir en couleur du maître, sorti en 1955, retiendra toute notre attention. Cette pure comédie (la seconde, après Soupçons en 1941, de la série américaine), en forme de farce plaisante, fut boudée aux États-Unis, tandis qu'en France, le film fit beaucoup pour le renom de son metteur en scène -ce qui ne fut pas une mince affaire (la fameuse politique des auteurs).

Mais qui a tué Harry ? n'est pas uniquement une facétieuse bouffonnerie, tant s'en faut. Le film au contraire accroît jusqu'au déraisonnable certaines thématiques constantes de toute l’œuvre d'Alfred Hitchcock. Précisons que la musique a été composée par l'immense Bernard Herrmann : elle se fait légère lorsqu'elle accompagne le luxe des paysages d'automne de la Nouvelle-Angleterre, plus grave quand l'intrigue tourne au détriment des principaux personnages. Nous savons après tout qu'une mis en scène est toujours une mise en son (François Truffaut).

Attardons-nous à présent sur le caractère quelque peu guignolesque de la farce. Nous sommes dans le Vermont, dans les États-Unis d'Amérique des années 1950 (très à cheval sur les principes), en plein été indien : les feuilles vont passer du vert au jaune et au rouge, avant leur chute automnale ; le spectacle des fourrés rougeoyants marque le début du film et le clôt. Dans le hameau de Highwater, un marin à la retraite, le capitaine Albert Wiles (Edmund Gwenn), découvre le corps d'un homme mort récemment, couché dans l'herbe d'une colline. Après avoir tiré sur un lapin, il s'imagine l'avoir tué. Il met le nez dans son porte-feuille où il apprend que le cadavre porte le nom de Harry Worp (Philip Truex), et que l'homme vivait à Boston.

Il s'apprête furtivement à le mettre sous terre, lorsqu'un gamin de cinq ans, armé d'une mitraillette en plastique, Arnie Rogers (Jerry Mathers), arrive sur place, prend ses jambes à son coup, et part aussitôt tout raconter à sa mère. Le vieux médecin myope du coin (Dwight Marfield), passe près du mort sans apercevoir sa présence, suivi d'un rôdeur (Barry Macollum) qui se saisit des chaussures du défunt qui n'en aura plus l'usage désormais. Personne n'oubliera les chaussettes bleues à bout rouge du mort. La mort c'est le pied.
Survient ensuite Miss Ivy Gravely (une vieille fille, quelle formule horrible), qui garantit au capitaine que personne ne sera jamais mis au courant de ce possible accident involontaire. La mère d'Arnie, Jennifer Rogers (Shirley MacLaine), une jeune femme libre et fantasque, ne se fait pas prier pour se rendre illico sur la colline arborée, pour y découvrir hilare que la victime n'est autre que son propre mari qui l'a quittée quelques années auparavant. Elle rentre chez elle sans se soucier outre mesure du gisant.
Sam Marlowe (John Forsythe), un artiste peintre abstrait incompris, se montre de bonne volonté, et se dit disponible, donc disposé à aider la communauté afin de trouver une solution viable au problème. Tout le monde paraît indifférent à la mort du promeneur ; un cadavre gît dans la forêt chamarrée, il s'agit seulement de s'en débarrasser au plus vite.

Sur ces entrefaites, Miss Ivy Gravely (Mildred Natwick) invite le capitaine Miles à prendre un café, et en profite pour lui confier qu'elle est certainement à l'origine du décès de Harry, puisque ce dernier est entré comme une furie dans sa demeure, qu'elle s'est défendue en lui assénant un coup de pied dans la tête à l'aide d'un soulier de randonnée, dont le bout est en acier. Les choses ne tardent pas à se compliquer quand Jennifer, qui ne laisse pas Sam Marlowe indifférent, avoue à celui-ci avoir frappé son époux au visage à l'aide d'une bouteille de verre de lait le jour d'avant. Elle s'estime donc être l'unique responsable de sa mort.

La communauté s'accorde pour cacher le cadavre aux autorités de la région, sachant que le zèle du shérif adjoint, Calvin Wiggs (Royal Dano), fils de l'épicière du bourg, ombrageux et dénué d'humour, pourrait leur porter préjudice. Le corps est enterré à plusieurs reprises au cours de la journée, puis déterré pour être caché finalement dans la baignoire de Jennifer. Au même moment, Calvin Wiggs découvre un pastel de Sam représentant le défunt. Il vient interroger le peintre. En vain.

La communauté décide alors de faire appel au médecin myope (le docteur Grenbow) pour qu'il opère sur le cadavre un diagnostique rigoureux et fiable. Il s'avère que Harry est mort d'une banale crise cardiaque, qu'en conséquence, nul acte criminel n'a été commis. Soulagés, les protagonistes s'empressent de replacer le corps sur la colline, dans la clairière où il l'avait trouvé moins de vingt-quatre heures plus tôt, puis de se comporter comme s'ils venaient de le découvrir.

Entre temps, Sam et Jennifer se sont amourachés et souhaitent convoler en justes noces. Miss Gravely et le capitaine Miles filent également le parfait amour. Le peintre vend ses toiles à un millionnaire de passage (Parker Fennely), et ne réclame en retour que des objets qu'il pourra offrir à tous ceux qui ont partagé en sa compagnie une aventure pour le moins inattendue -Alfred Hitchcock raconte constamment des histoires de gens ordinaires à qui il arrive des choses extraordinaires.

Sam, quant à lui, ne requiert qu'un lit à deux places pour son imminente vie commune avec Jennifer. Tout est bien qui finit bien. C'est dans Mais qui a tué Harry ? que Shirley MacLaine fait au grand écran sa première apparition à l'âge de vingt ans. Ce qui déjà n'est pas rien.

1955 est aussi l'année de la première saison d'Alfred Hitchcock Presents à la télévision américaine. Ce qui explique sans doute en partie la forme hybride de Mais Qui a tué Harry ?, qui oscille entre la fiction cinématographique et le feuilleton télévisé.

D'aucuns ont souvent fait observer le peu de sophistication du film. La sobriété de la mise en scène n'est pourtant pas synonyme d'absence de style, et le découpage, à rebours de ce qui a été souvent avancé, reste comme toujours très soigné.

C'est faire ainsi peu de cas des nombreux fondus au noir, plus longs qu'à l'accoutumé, qui plongent le spectateur dans un abîme insondable, et ne sont peut-être que l'expression du nihilisme qui est la marque de Mais qui a tué Harry ? Derrière l'exercice de légèreté et d'autodérision auquel s'applique en effet le cinéaste, se profilent quelques-unes des obsessions qui tourmentent ses films. De toute façon, le style d'Alfred Hitchcock est reconnaissable en une seule scène.

Voyez une des premières séquences du film : Arnie se promène dans une nature splendide ; un plan, filmé depuis les pieds du cadavre, montre le buste du garçon dans le prolongement des jambes du mort : un centaure, mi-gosse mi-adulte, mi-vivant mi-trépassé. Le ton de la comédie, mi macabre mi païenne, est donnée.

Si tous les complices, à un moment donné, soit s'accusent de la mort de Harry : ils la revendiquent même, soit se font les complices du meurtre, par un transfert classique de culpabilité chez Alfred Hitchcock, ici par l'absurde, force est de constater que la disparition du mari de Jennifer ne les perturbe guère pour autant. Le médecin se montre intrigué, sans plus. Sam complote avec gourmandise, seule Ivy semble un temps flancher, mais se reprend vite.

Bien sûr, ces êtres bien ternes, incontestablement, et cyniques, voire veules par dessus le marché, non seulement se sentent coupables, mais ils le souhaitent également ardemment. Mais ce n'est pas tout. Si la mort d'un être humain leur semble dérisoire, c'est que la Bonne nouvelle (L'Évangile) n'est pas parvenue jusqu'à eux, en d'autres termes : ils ne sont pas conscients que le défunt est un fils de Dieu, et que Jésus, portant sa croix, est venu arracher des enfers Adam et Ève (l'humanité tout entière) pour les faire entrer dans la vie. Confits d'orgueil et d'ignorance, seul l'égoïsme aveugle les meut, insensibles qu'ils sont au caractère sacré de l'existence humaine.

L'Espérance leur est inconnue, et le cinéaste pense que seul Dieu peut l'éveiller au cœur des Hommes dans un monde en déroute. L'imbroglio scabreux faussement primesautier auquel nous assistons n'est que la méconnaissance de ce qui sépare le bien du mal, le rejet de toute croyance, un refus de toute contrainte sociale, la porte ouverte à tous les crimes, à tous les manquements éthiques. Un manque d'humilité devant la transcendance qui sauve et libère.

Le péché originel leur est étranger : centrés sur eux-mêmes, sur leurs petites préoccupations dérisoires, ils en deviennent, non seulement égoïstes, mais également iniques. Déchus du paradis, impropres à la rédemption, laquelle supposerait la reconnaissance de la justice de Dieu et la découverte de soi comme pécheur, il leur faudrait faire un long chemin spirituel pour comprendre le péché qui les enferme en eux-mêmes : des individus auto-référents qui n'ont de comptes à rendre à rien ni personne. Alfred Hitchcock les voit comme étrangers à tout sentiment de compassion : ils composent un horrible exemple de la corruption de l'Homme quand il est laissé à lui même. Du lourd.

Ils s'accusent chacun son tour de la mort de Harry qu'afin de trouver une explication bassement prosaïque à son trépas. Nulle culpabilité, aucun regret, tous vaquent à leurs occupations, et vogue le navire. A croire que le défunt a toujours été inanimé -dépourvu d'âme. Le vertige n'a pas de prise sur eux. Un trouble mineur étreint toutefois le spectateur, rivé à son fauteuil, dans l'incapacité de prendre la tangente.

Le cadavre gît sous les ramures empourprées de l'automne (symbole de la décomposition) qui arrive : un amas de chair encombrant, voire compromettant, dont il faut à tout prix et rapidement se débarrasser pour que la vie reprenne paisiblement son cours avant l'hiver dans cette petite ville de la Nouvelle-Angleterre.

Un amoralisme revendiqué et assumé -les complices se félicitent presque de la mort de Harry-, fournit au film sa ligne directrice. Alfred Hitchcock ne guérit pas de son enfance, de sa jeunesse chrétienne, de son éducation catholique stricte. La religion percole son œuvre de part en part. Et ce, quoi qu'on en pense.
D'où que Mais qui a tué Harry ? se montre au bout du compte bien moins futile qu'il ne semble de prime abord. L'amertume de la morale hitchcockienne sourd ainsi tout le long du film : elle en est le mur porteur. Si le faux coupable est un des thèmes récurrents de son cinéma, dans Mais qui a tué Harry ?, l'innocence est une qualité dont ne peuvent se prévaloir les protagonistes du film, qui agissent telles des marionnettes sans conscience, ni bonnes, ni mauvaises -Lucifer tire les ficelles et brouille les pistes. Faisant fi du mal, comment seraient-elles en capacité de faire le bien ? Alfred Hitchcock met continuellement en scène une épreuve, qu'affronte des individus écartelés entre le bien et le mal. Un déchirement qui n'ébranle pas nos personnages.

Notre communauté, en effet, liée au premier âge de l'humanité, est dominée par une pensée primitive qui cherche à se concilier, puis à s'approprier les forces occultes qui animent le monde des formes qui l'environne (Jean Douchet, Hitchcock, 1967). Il s'agit de trouver une logique à un univers magique, une explication rationnelle à ce qui relève de l'irrationnel, donc a priori de l'inexplicable : qui a tué Harry ? Le suspense hitchcockien, en tant que spectacle, trouve sa source et sa signification dans une ample inspiration religieuse : la peur et la terreur découlent d'une pensée supérieure, fondée sur l'instabilité fondamentale de l'humaine condition, notre passage sur terre n'étant qu'un monumental suspense. Le génie du cinéaste s'inscrit dans sa capacité à trouver la forme adéquate pour transcrire à l'écran cette angoisse existentielle.

Dans Mais qui a tué Harry ?, le suspense est supportable, tant l'espérance d'un salut ne taraude nullement des protagonistes que nul sentiment d'insécurité fondamentale n'affecte. Un insouciance qui dispense le spectateur de toute forme d'effroi ; elle l'inquiète simplement. Le suspense est lié à une perception du temps, à un vide à combler ; et plus la dilatation d'un présent entre deux possibilités opposées d'un futur proche est courte et inconsistante, moins le suspense aura d'impact sur le spectateur. C'est le cas dans le film. Pour autant, dans Mais qui a tué Harry ?, Alfred Hitchcock nous confronte malgré tout avec les mystères sacrés qui dessinent les ferments de l'ensemble de son œuvre.
Le mépris dont le cinéaste accable ses personnages est à cet égard éloquent. Alfred Hitchcock tourne donc une de ses œuvres parmi les plus misanthropiques. Un Homme sans Dieu, partant sans vertu. À ce sujet, la présence du shérif adjoint, dont l'enquête sur l'éventualité de la présence d'un cadavre dans les environs inquiète notre petite bande, comme l'ouverture inexpliquée d'une porte de placard dans le salon de Jennifer perturbe Ivy, laissent entendre que des forces surnaturelles les ont à l’œil -l'ange de Lumière contre l'ange des Ténèbres. De même, quand le marin d'eau douce croise le shérif en pleine discussion avec des collègues restés dans leur véhicule de police, il presse le pas, cachant son fusil, dans une attitude quasiment enfantine, presque insouciant des libertés qu'il prend avec la loi.

En outre, la perversité du cinéaste à l'égard du spectateur est derechef à l’œuvre dans Mais qui a tué Harry ? : il sollicite notre complicité passive afin de souhaiter que le corps définitivement s'évanouisse dans la nature, se fonde dans le paysage, comme nous avons communié à la félicité affichée par certains protagonistes à la découverte sans vie de l'infortuné Harry. De nouveau, ici sur un mode burlesque, Alfred Hitchcock nous tend un piège dans lequel il n'est pas désagréable de tomber, et nous marchons au jeu, non ? Valons-nous en somme ce que valent les personnages ?

Notons que Mais qui a tué Harry ? est une occasion renouvelée pour le réalisateur de jouer les entremetteur -une agence matrimoniale ?-, puisque le film se termine, après moult péripéties (il creuse, nous déterrons, tu creuses, vous déterrez, etc), par la formation de deux couples assortis qui, sans ce cadavre bienvenu, n'auraient jamais vu le jour -l'éternelle lutte que se livrent la lumière et l'obscurité. Harry a joué de surcroît le rôle de bouc émissaire, et souvent un collectif ne peut s'en passer pour se construire une identité. Mission accomplie.
Pour tout dire, Mais qui a tue Harry ? ou le sens inégalable du macabre farfelu nord-américain.
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