La mort aux trousses : Alfred Hitchcock et la barbarie nazie (été 1945).

« The Bible will keep you from sin, or sin will keep you from the Bible ».
Dwight L.Moody
La production cinématographique d'Alfred Hitchcock des années de guerre offre une dissonance spectaculaire. En 1941, avec Mr. & Mrs. Smith (Joies matrimoniales), le cinéaste tourne une comédie du remariage (avec dans les parages, un potentiel amant, pour pimenter l'affaire), un terme introduit par le philosophe Stanley Cavell, des comédies dans lesquelles des couples mariés se séparent puis se retrouvent -notons que les relations hommes/femmes sont une nouvelle fois au centre de son travail. Il s'agit de sa seule véritable comédie, où l'actrice Carole Lombard est à l'honneur. Nous reviendrons bientôt sur l'incidence de la libido frustrée du Maître sur son cinéma. Pour l'heure, attardons nous sur un aspect souvent négligé, voire tout bonnement oublié, de sa carrière prolixe : son travail bénévole comme « conseiller artistique » (treatment advisor, en fait monteur), de juin à juillet 1945 à Londres, à un documentaire produit par l'armée britannique et consacré, entre autres, à ce qu'on n'appelle pas encore la Shoah.

A partir d'images tournées au printemps 1945, lors de la libération des camps de concentration et de l'ouverture des centres de mise à mort, en Allemagne et en Europe de l'Est, Memory of the Camps/German Concentration Camps Factual Survey décrit l'horreur d'une découverte indescriptible : le système concentrationnaire nazi, c'est-à-dire l'enfermement, l'esclavage et l'anéantissement massif d'êtres humains : un génocide. Le film commence par un rappel historique, à l'aide images d'archives : l'enthousiasme allemand pour Adolf Hitler, le führer, la complicité béate d'une grande partie d'un peuple lors de son accession au pouvoir le 30 janvier 1933.
Puis, nous faisons un saut de dix ans dans le temps : en avril 1945, nous assistons à l'évacuation du camp allemand de Bergen-Belsen. Partout des morts et des mourants. Pendant plus d'une semaine, les libérateurs contraignent les tortionnaires à enterrer leurs incalculables victimes dans des fosses communes -une contrainte implacable traitée également de façon exemplaire dans l'épisode Why we Figth de la première saison de la série américaine Band of Brothers diffusée une première fois en 2001.

Ils forcent sans ménagement également les autorités locales et la population avoisinante à assister à ce macabre spectacle infernal, quand les soldats anglais ou américains ne les obligent pas à participer au sale boulot. Les militaires et médecins (les infirmières) anglais et américains soignent, nourrissent, lavent, habillent, écoutent les survivants, de toute nationalité. Après Bergen-Belsen, le film montre d'autres camps et charniers en Allemagne, en Autriche, en Pologne. Dans l'ordre du montage : Dachau, Buchenwald, Ebensee, Mauthausen, Ludwisglust, Obhrdruf, Treblinka, Gardelegen, Auschwitz (un million de Juifs assassinés), Majdanek.

Nous sommes au printemps 1945 : sur les fronts de guerre européens, les nazis battent en retraite, les forces alliées, quant à elles, progressent activement et convergent nach Berlin ; le 15 avril, la 11e division blindée britannique découvre et libère le camp allemand de Bergen-Belsen, donc. Des caméramans de l'armée et des opérateurs pour les actualités, sidérés, horrifiés, filment pour témoigner d'une réalité épouvantable : parmi eux, les Anglais Mike Lewis et William Lawrie, l'Allemand naturalisé américain Arthur Mainzer et le Russe Alexandre Vorontsoff. En avril et en mai, les militaires anglais, américains et soviétiques pénètrent dans d'autres camps de concentration et d'extermination (centres de mise à mort), en Allemagne, en Autriche, et en Pologne. Eux aussi s'efforcent de ne pas détourner les yeux, pour montrer au monde ce qu'ils voient. Eux aussi filment des cadavres par milliers qu'ils font enterrer par les tortionnaires qui ne se sont pas échappés, filment des survivants décharnés et hagards, des installations vouées à l'assassinat de masse (le génocide des Juifs d'Europe : la Shoah).
A partir des images monstrueuses qui s'accumulent (les Britanniques filment onze camps), soit quatorze heures de rushes environ (avec les tournages américains et soviétiques), un projet de film est confié à à l'Anglais Sidney Bernstein, chef depuis 1944 de la section « cinéma » de la division d'action psychologique du SHAEF (Supreme Headquater Allied Expeditionary Force), l'état-major des forces alliées basé à Londres.

Comment faire de ce bout-à-bout un montage cohérent et signifiant ? Afin de résoudre le problème, Sidney Bernstein pense à un ami, le cinéaste Alfred Hitchcock, installé aux États-Unis depuis mars 1939, d'abord à New York, puis à Los Angeles, qu'il a déjà sollicité en temps de guerre pour chapeauter la version américaine de deux documentaires anglais : Men of the Ligthship en 1941 et Target for Tonigth la même année. Une participation du cinéaste à l'effort de guerre des Alliés face aux régimes totalitaires.

Fin juin 1945, Alfred Hitchcock arrive par bateau à Londres. Il va rester un mois en Angleterre, son pays de naissance, là où tout a commencé. En compagnie de Sidney Bernstein et de Peter Tanner, l'un des monteurs, Alfred Hitchcock visionne au moins dix heures de montage dans la sale de projection du COI (Central Office of Information) et aux Studios de Pinnewood. Il est si choqué, plus précisément médusé, qu'il met une semaine à revenir, et à se confronter de nouveau à des images toujours insoutenables, qu'il faut cependant regarder en face. Ne pas surtout détourner le regard autant que possible. Il travaille avec ardeur jusqu'au 23 juillet sur l'écriture du film en fonction du montage en cours.

La rigueur morale du cinéaste rejoint celle du producteur (montage interdit) : face à une horreur à ce point impensable, comment à la fois assurer et convaincre l'opinion publique de la vérité de ces images ? Comment empêcher le public allemand en particulier de les récuser ? Comment le film lui-même peut-il déjouer l'incrédulité et le déni, les entreprises de discrédit d'images prétendument arrangées, les insinuations, voire les accusations de manipulation de la réalité à des fins de propagande ? Alfred Hitchcock, qui pourtant croit d'ordinaire à la puissance émotionnelle du montage, fait alors un choix contraire dans ce cas si spécifique.

Sachant que chaque coupe pourra être jugée suspecte, vue comme la preuve d'un trucage, le cinéaste attend des monteurs qu'ils laissent autant que possible les prises des opérateurs intactes dans leur longueur, la durée aidant à authentifier la réalité filmée. Alfred Hitchcock favorise la continuité indiscutable de lents et atroces panoramiques qui relient des cadavres entassés par centaines dans des fosses communes, des militaires au bord du trou et des autorités locales sommées d'être présentes, ou des populations des environs, en passant par des SS, tels des cadavres à leur tour contraints de porter leurs victimes, et d'aller et venir sans fin du camion à la fosse, de la fosse au camion.

Alfred Hitchcock répond en cinéaste (le mouvement sans coupe) au soupçon, voire à l'accusation de mise en scène sans équivalent. Alfred Hitchcock maintient ainsi délibérément des plans d'ensemble pour autant que possible rendre compte de la réalité. En d'autres termes, il privilégie les plans séquences longs, et met également en avant les preuves qui inscrivent le crime dans la réalité quotidienne dans un souci de véracité et dans la prévention du négationnisme. Il en aura banni les aspects de propagande les plus manifestes, singulièrement les images soviétiques.

A cet égard, à d'autres moments, rarement, il recourt au contraire au montage et à sa force d'évocation et de condamnation, tels les plans fixes successifs sur les piles d'objets désormais sans propriétaires (valises, jouets, alliances, chaussures, vêtements en tous genres, des milliers de photographies, cheveux, babioles indéterminées, brosses, sacs à main, lunettes). Il utilise un autre effet de montage pour provoquer un brusque contrepoint. Avant que les soldats britanniques n'atteignent Bergen-Belsen, le film s'attarde, le temps de quelques plans, sur la nature environnante. Au moment de montrer l'enfer d'Ebensee en Autriche, le montage reprend la discordance obscène entre sains et joyeux montagnards d'un côté, et réalité abominable du camp de l'autre. Nul montage indélicat en somme.

Alfred Hitchcock quitte Londres début août 1945. Le réalisateur avouera à la fin de sa vie que les images de l'horreur des camps ne l'auront plus jamais quitté.
Le film va toutefois rester en plan pendant presque quarante ans. Début août, le budget est supprimé pour des raisons politiques, on assiste en effet à la dissolution de l'état major des forces expéditionnaires alliées : il s'agit de ménager le moral des Allemands dans la perspective de la reconstruction du pays, de la crainte du retournement de l'opinion publique anglaise en faveur des réfugiés affluant en Palestine mandataire. Sans oublier les prémices de la guerre froide qui obsèdent déjà les chancelleries.
Il faudra attendre décembre 1983 : Caroline Moorehead, dans le Times d'abord, puis dans sa biographie de Sidney Bernstein, rappelle et révèle à beaucoup l'existence dans les archives de l'IWH (film déposé à l'Imperial War Museum de Londres sous la cote F3080) d'un documentaire sur les camps de concentration monté par Alfred Hitchcock à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Redécouvert, ce métrage incomplet de moins d'une heure, est montré au Festival de Berlin le 27 février 1984 -le commentaire est lu pendant la projection. L'année suivante, le film est partiellement complété pour la série Frontline de la chaîne américaine PBS et diffusé sous le titre Memory of the Camps.

A partir de 2008, les Imperail War Museums mènent avec une déontologie rigoureuse une restauration de Memory of the Camps, sous le titre German Concentration Camps Factuel Survey (le film est répertorié sous ce nom dans un catalogue du MoI, Ministry of Information, publié en septembre 1945). La bobine manquante est recomposée, l'enregistrement du commentaire retravaillé, avec la voix de l'acteur de théâtre Jasper Britton. La restauration restitue aussi à l'image une insoutenable mais nécessaire netteté. La première mondiale de German Concentration Camps Factual Survey (Royaume Uni, 1h12, en noir et blanc) a lieu au Festival de Berlin, le 9 février 2014. Mission accomplie, plus de quarante ans après la mort du cinéaste, le 29 avril 1980, à l'âge de 80 ans. Montrer le film aux jeunes, vraiment.

Alfred Hitchcock retourne aux États-Unis pour tourner La Maison du docteur Edwards (Spellbound, 1945) qui explore le thème alors en vogue de la psychanalyse. La barbarie nazie est refoulée pour quelque temps. Les rôles principaux sont tenus par Ingrid Bergman et Gregory Peck. S'ouvre pour le cinéaste sa seconde période américaine. Mais ceci est une toute autre histoire.
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