La chasse est ouverte : Les Biches (1968) de Claude Chabrol.

Publié le par O.facquet

 

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"Tout est pardonnable, exceptés le mensonge, l'infidélité et la trahison"

Christine de Suède, Maximes et pensées

 

La rétrospective sur Arte de quelques films de Claude Chabrol hantés par l'adultère meurtrier ravive quelques vieux souvenirs cinématographiques toujours vivaces et les disputatio qui les ont parfois accompagnés.

Une fois leur carrière de critiques de cinéma terminée, les Jeunes Turcs des Cahiers du Cinéma sont très majoritairement devenus cinéastes à partir des années 1950, et quels cinéastes, chacun à son rythme, certains se sont fâchés à mort au fil des ans, d'autres ont entretenu un commerce amical inébranlable (Claude Chabrol et François Truffaut). Jusqu'à ce que la mort les sépare. Chacun a suivi sa voie, imposant des styles originaux, des thèmes personnels, qui ont marqué l'histoire du cinéma (en parler au jeunes).

 

Claude Chabrol – « Les Biches » (1968) | Culturopoing

 

Récemment, d'aucuns ont voulu voir dans La Femme d'à Côté (1981) de François Truffaut, un pendant des œuvres de Claude Chabrol tournée une décennie plus tôt sur la trahison conjugale -La Femme Infidéle en 1969, entre autres. Disons que La peau Douce (1964) de François Truffaut est peut-être plus proche des films à venir de Chabrol (ceux tournés à la fin des années 1960 et au début des années 1970) sur l'adultère criminel que ne l'est La Femme d'à Côté, un film sur des états extrêmes de l'amour qui mènent les amants à choisir la mort pour sauver l'amour passion.

 

La Femme d'à côté" de François Truffaut : l'amour à mort - IN THE MOOD FOR  CINEMA

 

Il est un film dont n'avons rien dit dernièrement, il fait partie pourtant de la rétrospective susmentionnée, et il est également d'une intensité déstabilisante. Il s'agit des Biches, un film franco-italien sorti en 1968 de Claude Chabrol, donc, et Paul Gégauff a participé à l'écriture du scénario, la musique a été composée par Pierre Jansen et Franco Bixio, la genèse d'une longue collaboration. Précisons que le cadreur se nomme Claude Zidi.

 

FICHE CINEMA : LES BICHES - Trintignant,Audran,Chabrol 1969 | eBay

 

Une riche et très belle bourgeoise parisienne, Frédérique (Stéphane Audran), une oisive vit qui plus ou moins de ces rentes (une entreprise nautique située dans le Midi), remarque une matinée ensoleillée une jeune fille bien faite de sa personne, Why (Jacqueline Sassard), dessinant des biches à la craie sur le Pont des Arts pour quelques sous. Elle lui jette négligemment un billet de banque, l'entraîne ensuite chez elle, l'a séduit, puis l'emmène sur la Côte d'Azur dans une magnifique propriété, une villa tropézienne, où les attendent deux histrions volubiles aux pantomimes interminables, des zigotos snobinards (Robègue et Riais, Henri Attal et Dominique Zardi). Frédérique et Why passent des moments agréables, entre sorties touristiques et frottements sensuels, sur un rythme lascif parcouru d'une tension sourde. Entre satire, conte cruel et drame, on se demande ce que cache ce marivaudage qui avance masqué. Du pur Chabrol. L'errance, qui marque une certaine modernité cinématographique, accentue le sentiment d'incertitude profonde qui traverse le film. D'autant que nous sommes à la morte saison dans le midi de la France.

 

Les Biches

 

Un soir, lors d'une soirée où les parties de pokers sont de rigueur chez Frédérique, Why fait la connaissance d'un architecte séduisant et séducteur, Paul (Jean-Louis Trintignant), chez qui elle passe la nuit. Frédérique se donne les moyens de séduire à son tour le bel architecte, y parvient, il tombe amoureux d'elle, et accepte de s'installer dans la villa. Son arrivée rompt l'harmonie apparente entre les deux femmes. Why, déboussolée et inconsolable, se sentant délaissée de tout, va jouer de tous les registres pour chercher un moyen de trouver sa place dans ce binôme. Elle intrigue en vain pour constituer un impossible triangle amoureux. Tout n'est plus beauté, calme, luxe et volupté.

 

Les biches (1968) | MUBI

 

Frédérique et Paul montent à Paris pour quelques jours, laissant la propriété aux soins de Why et de quelques domestiques. Cette dernière quitte la villa, les rejoint à Paris et tue froidement Frédérique, qui vient de la rejeter violemment, d'un coup de poignard dans le dos. Paul téléphone, elle se fait passer pour son ancienne amante, allant jusqu'à imiter sa voix. Il arrive, finit sa cigarette, jette le mégot, pénètre dans la maison. Clap de fin. Une fin ouverte.

 

Les Biches | Le Rétro Projecteur – Ressorties cinéma à Paris

 

Si La Cérémonie (1995) est un film de Claude Chabrol spécifiquement hanté par les rapports de classe, en forme de ressentiment social meurtrier, il n'en est pas de même des Biches, autrement plus complexe. Il creuse plusieurs veines à la fois, ne traitant pas uniquement de l'emprise sociale de Frédérique sur Why. Afin conquérir le cœur de Paul, Frédérique fait bien sûr jouer son rang social, notamment lorsqu'elle s'adresse à Why comme à une domestique, l'a renvoyant ainsi à son infériorité, le tout renforcé par sa candeur et sa naïveté. La tendresse condescendante dont le couple fait montre à l'égard de la jeune redouble son statut subalterne humiliant.

 

Les biches - Claude Chabrol

 

Elle échoue à devenir une alternative amoureuse pour Paul par un mimétisme pathologique des manières et autres atours de Madame, comme à maintenir vivace les faveurs saphiques de Frédérique, toute à sa nouvelle passion, qui se contente de quelques gestes distraits de tendresse pour Why, attifée comme une adolescente. Ce qui la destitue d'une aura mature de séduction très féminine qui caractérise l'allure de Madame.

 

Claude Chabrol – « Les Biches » (1968) | Culturopoing

 

Claude Chabrol, dans la relation ambiguë que Frédérique entretient avec Why, joue notamment sur la phonétique du titre qui, prononcé « lesbisch » en argot allemand, signifie lesbienne.

L'autorité latente et mesurée que le couple fait peser en outre sur la jeune femme reproduit un schéma parentale infantilisant, des parents qui l'excluent de leurs loisirs hors de la villa. Une infantilisation qui est aussi sociale, puisqu'elle reproduit une dynamique primaire et féodal de rapport maître/domestique, le dominant faisant figure de parent. Une contumélie inguérissable. 

 

Claude Chabrol – « Les Biches » (1968) | Culturopoing

 

Toutefois, cette lecture néo-marxiste est sans doute nécessaire mais guère suffisante. L'aliénation de Why est autant psychologique que sociale, dans son incapacité à échapper à un obsédant sentiment d'infériorité qui s'impose dès la séquence liminaire sur le Ponts des Arts : elle consent à se faire acheter par Frédérique, se plaçant d'emblée dans un état de dépendance. La perversité des rapports humains occupent en effet de nouveau chez Claude Chabrol une place majeure, quelle que soit l'origine sociale des personnages concernés. L'emprise mentale qu'inflige à Why le couple fortuné nouvellement formé saute aux yeux. La seule catharsis à l'écran que propose Claude Chabrol à cette aliénation, dans ce film et les suivants, s'inscrit dans une pulsion meurtrière irrépressible. Découlant d'un principe de réciprocité, la vengeance funeste culmine dans un mimétisme de la violence symbolique subie par Why.

 

Les Biches (1968) / La Femme Infidèle (1969) | film freedonia

 

Le cinéaste traite avec une lucidité morbide des sentiments les plus sordides, comme l'envie (celle inconsciente de Why de profiter du confort bourgeois et d'assumer sa bisexualité, voire son indécision originelle, tout autant), la jalousie (celle de Frédérique après que Why a séduit Paul), le sadisme assumé (celui de Paul à l'encontre de la jeune femme, sans expérience et indigente), et la haine qui conduit au pire. Dans Les Biches, rapports de classe, corruptions et fragilités psychologiques font bon ménage, s'accordent, pour ouvrir la porte à un assassinat froidement prémédité : Why, une criminelle en puissance, frustrée de ses désirs inassouvis. La démarche chabrolienne de le filmer en rendant presque acceptable l'inacceptable, l'assassin devenant tout compte fait une synthèse d'insignifiance, a pour fonction de renvoyer en définitive le spectateur à ses propres fêlures, vers une pulsion scopique cinématographique cathartique, au mieux. Génie contrariant de Claude Chabrol, vraiment.

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L'Alligatographe: Les biches

La Cérémonie - Wikipedia

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Publié dans pickachu

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