L'univers concentrationnaire nazi au cinéma : Nuremberg (2025), entre autres.
"L'homme n'est donc que déguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l'égard des autres. Il ne veut donc pas qu'on lui dise la vérité. Il évite de la dire aux autres ; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son coeur".
Blaise Pascal
Ceux-là mêmes qui ont porté au pinacle l'affreuse Zone d'Intérêt (2023), de Jonathan Glazer, vouent aujourd'hui aux gémonies le passable mais honnête Nuremberg (2025), du cinéaste américain James Vanderbilt.

Le Reichsmarschall devant ses juges
Si comme l'a écrit André Malraux dans ses Antimémoires «la vérité d'un homme c'est d'abord ce qu'il cache», Rudolf Hoess la cache aux siens dans La Zone d'Intérêt, sous l'égide du réalisateur et avec parfois l'assentiment du spectateur ; toutefois, quand Hermann Goering, l'ancien bras droit du führer, dans le film de James Vanderbilt, utilise le même stratagème comme moyen de défense, les procureurs du procès fondateur de Nuremberg, avec l'accord de la cour, pour approcher au plus près de la vérité diabolique de l'univers concentrationnaire nazi, diffusent durant le procès des films tournés dans les camps par John Ford (La Prisonnière du désert en 1956 avec John Wayne) et lieutenant-colonel George Stevens (Géant en 1956 avec James Dean), avec le soutien de l'armée des États-Unis d'Amérique. Montrer, c'est-à-dire mettre devant les yeux, exposer au regard, en l'occurrence ici ce qui paraît impensable ou inimaginable, en d'autres termes la boucherie humaine industrielle.
Diffusion de Nazi Concentration Camp le 29 novembre 1945 à Nuremberg.
Dans l'après-midi du 29 novembre 1945, soit le neuvième jour après l'ouverture du procès, un film d'une heure intitulé Nazi Concentration Camps est projeté dans la salle d'audience du Tribunal Militaire International qui juge vingt et un hauts responsables nazis, pour "conjuration", "crimes contre la paix", "crimes de guerre" et "crimes contre l'Humanité". Le film arrive à l'appui de l'accusation américaine, qui vient de s'exprimer durant les deux premières semaines du procès. Nazi Concentration Camps est présenté par les Etats-Unis à la fois comme une pièce à conviction (trace physique objective), une preuve (démonstration de vérité), et un témoignage, assermenté en début de film par divers documents écrits, signés et contresignés par des autorités de l'armée et/ou de la profession cinématographique américaine, afin d'attester que les images projetées, filmées par des professionnels du septième art engagés dans les armées alliées, pendant leur avancée en Allemagne, et lors de la libération des camps de prisonniers, "n'avaient en aucune façon été dénaturées, retouchées ou modifiées", et que les extraits retenus au montage étaient "similaires en caractère" aux trois heures de pellicule originale visionnée.

L'écran sur lequel fut projeté le film.
C'est la trace sans équivoque sur les corps des survivants et des cadavres, donc le sinistre catalogue de l'ensemble des cruautés, tortures et autres sévices, les modes d'exécution des prisonniers et déportés, des plus individuelles (par balles) aux plus massifs, de la mort rapide, par injection, par gaz, à la mort lente, par le froid, les expériences médicales in vivo (sur les Tziganes), le manque d'hygiène et la promiscuité des malades mortellement contagieux, la malnutrition, que le public découvre sidéré lors de l'audience du jour.

Nuit et Brouillard de Alain Resnais
L'espèce humaine dénaturée : pour attester l'inimaginable -d'où l'origine de l'interdit sur les fictions à venir-, les corps des survivants sont encore plus accusateurs que les cadavres (devenus presque abstraits, par leur quantité ou leur état), ces squelettes vivants qui fixent la caméra avec un regard d'au-delà. Le lendemain même de la projection, les accusés en rabattent de leur morgue, au point de modifier et leur comportement et leur système de défense. Albert Speer et Hans Frank reconnaissent leur culpabilité, quant à Hermann Goering, il cesse d'un coup ses pitreries, tout en affirmant au sujet du film projeté la veille, qu'"il ne croyait pas que le Führer en connût l'étendue, et que lui-même l'ignorait". Ce qui ne trompe personne. En tout cas un tournant. En parler et le montrer aux jeunes. Rien que pour cette séquence tournée avec précaution, Nuremberg est digne de considération.
De ce point de vue, rappelons au passage que le scénariste américain Samuel Fuller, d'origine juive, sert dans la 1re division d'infanterie américaine au cours de la Seconde Guerre mondiale, la célèbre "Big Red One" ; il en fera un film (The Big Red One en 1980, indispensable, avec Lee Marvin). Il y est à la fois soldat et reporter. Il se fait envoyer par sa mère une caméra. Fuller participe aux débarquements d'Afrique du Nord, de Sicile et de Normandie. Il tourne un film documentaire sur un épisode de la libération du camp de Falkenau (Tchécoslovaquie), dépendant du camp de Flossenburg. Le film ne sera projeté qu'en 1998, inclus dans Falkenau, vision de l'impossible, documentaire d'Emil Weiss. Montrer l'indicible, oui, toujours.
Le psychiatre et le nazi
Montrer l'innommable au mitan de son film, c'est ce qui autorise James Vanderbilt à nous enfermer plus de deux heures durant dans les geôles des principaux criminels du Troisième Reich, de médiocres parvenus, de pauvres pouacres, en compagnie d'un psychiatre américain (Douglas Kelley, Rami Malek, parfait, de son vrai nom : le capitaine G.M. Gilbert) qui s'évertue à sonder le cœur et les reins des quelques dignitaires hitlériens encore vivants, en particulier Hermann Goering (Russel Crowe, impressionnant), sur lesquels les Alliés ont pu mettre la main, pour tenter de cerner les origines du mal, et sans que cela paraisse indécent. Nous montrer l'horreur dans toute sa cruauté, sans la camoufler derrière un mur ou avec un hors champ coupables, permet la description du comportement quotidien de monstres emprisonnés (sous la surveillance intraitable de l'officier américain Burton C. Andrus, interprété avec vigueur par John Slattery), et bientôt jugés lors d'un procès et d'un tribunal hors normes, puisque le crime contre l'humanité est pour la première fois l'un des actes d'accusation.
Nuit et Brouillard
Au moment où Nuit et Brouillard d'Alain Resnais en 1956 ou De Nuremberg à Nuremberg de Frédéric Rossif en 1989, sont dédaignés par beaucoup, gageons que dans quelques années, de très nombreux jeunes, devenus adultes, n'auront jamais vu, et peut-être ne verront jamais, les corps entassés de millions de déportés sur des milliers d'hectares, juifs bien entendu, mais pas seulement, jetés par des tractopelles aveugles dans d'immenses sépultures anonymes. Les corps décharnés des quelques survivants au regard hagard leur seront inconnus, des regards qui ressemblent aux masques de l'horreur ineffable. Qu'ainsi ils n'auront en aucune façon été confrontés directement à la cruauté insondable de l'unicité de la Shoah, au visage terrible du mal absolu. De la sorte, par cette cécité assumée, quelque part le crime nazi se perpétue et se perpétuera indéfiniment, comme un crachat à la figure des victimes et à contre-courant d'un humanisme exigeant.

L'arrestation dans le film de d'Hermann Goering. par l'armée américaine en 1945
Si La Zone n'a guère d'intérêt, c'est que tout est déjà dit dans l'ouvrage Le commandant du camp d'Auschwitz parle, sorti en 1959, et en particulier dans la préface et la postface magistrales de Geneviève Decrop, lors de la republication du livre en 2005 (ne pas oublier également La mort est mon Métier de Robert Merle paru en 1952).

Inutile alors de passer 90 minutes en compagnie du commandant et de sa famille, spectateurs otages de leurs soucis domestiques et d'autres subtilités superflues, dont on se contrefiche comme de notre première chemise. En revanche, dans l'ouvrage susmentionné, R.H -tout comme Hermann Goering au procès de Nuremberg, avant de se suicider-, cherche à minorer son rôle dans la mise en pratique de la solution finale. La vérité d'un homme. Et ce qu'il cherche à cacher.
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Nuit et Brouillard
Dans les pantomimes ridicules de La vie est belle en 1998, comme avec le mur et le hors cadre douteux de La Zone, se dissimulent et se cachent la réalité du génocide nazi, derrière, soit d'un apologue paresseux et fâcheux, tout à la fois, soit d'afféteries de style sans talent et contestables.
Le psychiatre et le nazi
Fut un temps où les pouvoirs publics, après tout crime raciste ou antisémite, recommandaient la diffusion de Nuit et Brouillard ; un ministre avait même fait acheter le film par l'ensemble des établissements scolaires du secondaire. Aujourd'hui le film croule sous la poussière. Un historien futé devrait pouvoir se pencher sur ce retournement de situation, lequel s'insère également dans une histoire à contextualiser. Ces films sont-ils intrinsèquement préjudiciables pour la compréhension de l'univers concentrationnaire hitlérien ou est-ce notre regard -et/ou l'époque- qui a changé en profondeur ? Vaste programme (historique et anthropologique). Aujourd'hui, ici ou là, avec un aplomb confondant, le montage et la mise en scène d'Alain Resnais, le texte de Jean Cayrol, la musique de Hanns Eisler, et la voix de Michel Bouquet (Nuit et Brouillard) sont décriés. Nous en sommes là (las ?). La ressortie récente du texte de Jean Cayrol, dans la collection 1001 Nuits, un succès de librairie, est une lanterne dans l'obscurité de l'antisémitisme renaissant.

Les deux procureurs au procès de Nuremberg
Bien sûr Nuremberg a ses lourdeurs, ses figures attendues ou imposées superfétatoires, ses omissions historiques, ses libertés bénignes prises avec l'Histoire, sa direction d'acteur hollywoodienne, ses clins d’œil esthétiques à la série Band of Brothers (la photographie, entre autres) ou au film de Steven Spielberg Il faut sauver le Soldat Ryan sorti en 1998, voire ses dialogues un brin convenus. N'empêche !
La série américaine Band of Brothers, l'épisode Why we Fight.
L'arrestation d'Hermann Goering au tout début du film, dans son aridité fictionnelle même, plante le décor et force le respect. Nuremberg ne donnera pas dans le blockbuster tape à l'œil.

Les dignitaires nazis sur le banc des accusés dans le film Nuremberg
Ceci posé, disons que Nuremberg mérite mieux que les saillies acrimonieuses d'une certaine critique. Quand le jeune sous-officier de l'armée américaine, le sergent Howie Triest (Leo Woodall, excellent), se confie au psychiatre sur un quai de gare au sujet de ses origines allemandes et de sa judéité, cela sonne juste, n'en déplaise à quelques grincheux par trop pointilleux, toujours à sens inique. De la même manière, la confrontation rhétorique entre Hermann Goering, à la barre, et les procureurs américain (Robert H. Jackson, Michael Shannon) et anglais qui lui font face, est filmée avec soin, simplement, mais efficacement, sans envolée lyrique inconvenantes, ni mouvements hystériques de caméra, avec un jeu d'acteur austère, donc idoine.
![NUREMBERG - Bande-annonce officielle [STF] - YouTube](https://i.ytimg.com/vi/_3cT-mhvLhw/hq720.jpg?sqp=-oaymwEhCK4FEIIDSFryq4qpAxMIARUAAAAAGAElAADIQj0AgKJD&rs=AOn4CLBRIJAM1U8gitQOtBYAdpS_1DgPDw)
Interrogatoire de Goering au procès de Nuremberg.
Une séquence d'une rare intensité, qui entre en résonnance avec les choix de mise en scène appropriés forgés tout au long de son film par le réalisateur. Dans l'ensemble, le montage est assorti à l'enjeu, pas de musique envahissante, le récit, mené tambour battant, s'accorde des pauses bienvenues -le temps de recouvrer ses esprits-, sans être artificielles, et les dialogues sont loin d'être stupides, vraiment ; bien sûr, il est possible de regretter un mot de trop ici, là un laïus déplacé.
Le sous-officier et le psychiatre
Tout compte fait, au delà de l'aspect pédagogique envisageable, lequel aurait pu plomber le film par une propension didactique insidieuse, le film s'illustre par une mise en scène rigoureuse, qui ne fait jamais montre de mauvais goût, rien d'immoral à dénoncer. On se souvient a contrario d'enfants jouant dans le jardin de la famille Hoess, sous les jets d'eau d'une piscine, allégorie ignoble des chambres à gaz en fonctionnement à quelques encablures du terrain de jeu familial (il ne manque que les odeurs pour parfaire l'abjection, tant le réalisateur, J.G., a goûté la manipulation des sons).

La piscine dans La Zone d'Intérêt
Nuremberg revient, quant à lui, sur un souverain poncif qui n'apportera rien aux spécialistes de la question : la réticence du Pape à accepter de cautionner l'organisation d'un procès dans le but de juger les dignitaires du Troisième Reich. Après avoir papoter quelques minutes avec Douglas Kelley, soumis à un chantage véniel, Pie XII finit par céder. Amen. Force nous est enfin de constater que la présence féminine dans Nuremberg est réduite à la portion congrue. Phallocratie latente ? C'est plus compliqué que ça : Douglas Kelley rencontre dans un train, tôt dans le film, la belle journaliste Lila MacQuaid (Lydia Peckham), d'une beauté qui suscite à la fois le désir et la fougue. Il croisera de nouveau son chemin durant le procès, passera une nuit en sa compagnie, et certainement fasciné par son charme solaire et son intelligence vive, il se laissera aller à quelques secrets d'alcôve qui finiront dans la presse, et lui coûteront son poste. Une revanche féminine bien sentie.

Le procureur Jackson
Lorsque dans Nuremberg nous assistons, en compagnie des juges, des procureurs, des nombreux officiers alliés et des journalistes accrédités, à la pendaison d'un des nazis, la séquence est terrible mais digne, loin de tout voyeurisme déshonorant. Voir la vérité en face. L'écouter. Ne pas détourner le regard sous peine de voir un jour l'horreur de nouveau nous sauter aux yeux. Douglas Kelley ne dit pas autre chose. Un mot encore, uniquement pour rappeler que le film Jugement à Nuremberg de Stanley Kramer sorti en 1961 avec Richard Widmark mérite un détour, tout comme le documentaire de l'historien Christian Delage, Le procès de Nuremberg. Les nazis face à leurs crimes, sorti en 2006, qui présente entre autre chose le travail de John Ford. En parler aux jeunes, et montrer, vraiment.
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Le banc des accusés ; à gauche, avec un casque, Hermann Goering se tenant la tête à l'aide de sa main droite. A sa gauche, Rudolf Hess.
