Sur Desplechin ( et Deux pianos, 2025)

Emporté par sa vélocité intellectuelle et scripturaire, Franz-Olivier Giesbert, journaliste et essayiste à succès, dans son dernier ouvrage : Voyage dans la France d'Avant (2025), ne s'entend pas proférer, à propos du cinéma français actuel, d'énormes inepties. Ce cinéma se caractériserait par une médiocrité insigne, comparé à celui des années 1970, par exemple. En somme, il en dit pis que pendre.

Mathias (François Civil)
Deux pianos (2025), le dernier film du cinéaste français Arnaud Desplechin, injustement éreinté par une certaine critique, contredit en tous points ce constat désabusé. Ne rien dire surtout de l'histoire, du scénario, observer toutefois que le réalisateur filme la musique, baroque, classique, romantique, voire post-romantique, avec une dextérité qui frôle l'insolence, sans jamais tomber dans l'emphase, ni le trop-plein. Nécessairement, ça dérange. La réussite accouche en règle générale d'envieux impénitents et rageurs. Un invariant anthropologique.
Arnaud Desplechin restera sans nul doute comme le cinéaste français le plus doué de sa génération. En tout cas le plus talentueux depuis la mort de François Truffaut en 1984. Un ciné-fils humaniste et érudit, exigeant et fidèle. La loyauté chevillée au corps.

Tout a été dit ou presque sur l'abondance de son cinéma. Un cinéaste de la parole -qui peut dissimuler la vérité tout autant que la révéler-, aussi bien que du regard, un regard mélancolique. Arnaud Desplechin possède ce don inappréciable de lier ce qui ne cherche qu'à être disjoint. Son cinéma se donne comme défi de maintenir ensemble ce qui continûment ne demande qu'à se délier. Rois et Reine en 2004, un film somme, une œuvre vertige, incontournable, exprime l'acmé de son travail, l'intranquillité qui hante l'ensemble de son œuvre, une anxiété tous azimuts qui ébranle le récit, fragilise les certitudes morales, bouscule les figures imposées esthétiques. Le tout se traduit en conséquence dans une forme vibrante, vivante, mais ô combien déconcertante, sans être absconse.

Elena (Charlotte Rampling dans Deux pianos)
Voyez comme les personnages sont constamment débordés par le monde qui en permanence leur échappe. Ils cavalent ici et là, discourent à tout propos, se passionnent dangereusement parfois, tombent amoureux fous, se fâchent avec âpreté, et finissent par se réconcilier dans la douleur. Ils sont pénétrés par des forces venues du dehors, quelles qu'elles soient : politiques, familiales, amicales, intellectuelles ou fantasmatiques. Des figures traversées par des forces antagonistes, dans des temps qui s'entrecroisent, avec au bout du compte des blessures mal cicatrisées qui cherchent une forme. Un art de l'incertitude et de la saturation affectives. L'absence et la présence s'entrelacent, et derrière les figures et leurs gestes, se profilent des fantômes envahissants indélogeables.
Quant à sa cinéphilie, indissociable de son travail, elle s'efforce de dire et de montrer autrement, sans jamais constituer pour autant une armature qui corsèterait le récit, elle le parcourt seulement de part en part en l'irriguant généreusement avec précaution. Un art mature.

Claude et Mathias dans Deux pianos
D'aucuns ont parlé d'un film mineur au sujet de Deux pianos. N'importe ! Force est de constater que le film s'efforce, comme à chaque fois chez Desplechin, de prendre à bras le corps ce qui tremble sans arrêt dans le réel. Deux pianos retrace le chemin erratique d'une passion amoureuse impossible qui peine (refuse ?) à s'apaiser. Le film parfait. Pas un plan de trop. Aucun ne manque également à l'appel. Il faudrait les étudier les uns après les autres. Du sur mesure. L'équilibre idéal. En un mot : une claque. Une caresse aussi. Un travail d'orfèvre. Pas un mot superflu : ce qui doit être exprimé l'est, ce que l'on doit taire est tu. Ni plus ni moins.

En outre, en cinéphile invétéré, Arnaud Desplechin filme en filigranes, entre les images, au centre de l'écran pourtant, le passage de témoin douloureux, mais inéluctable, entre l'une des plus grandes actrices de l'Histoire du cinéma, Charlotte Rampling (Elena, pianiste), et l'acteur français accompli qu'est devenu l'immense François Civil (Mathias, pianiste), une entreprise cinématographique élégante et généreuse -précisons tout de même que Nadia Tereszkiewski (Claude, l'impossible amour) est irrésistible et qu'Hippolyte Girardot (Max, l'agent) trouve dans Deux pianos l'un de ses plus beaux rôles. Notons à cet égard que la paternité, voire la maternité, tourmentent sans relâche le film. Et à l'instar de François Truffaut, Arnaud Deplechin parvient à faire jouer les enfants avec un naturel confondant (le jeune Valentin Picard, dans le rôle de Simon).

Nous avons lu cependant par hasard ici ou là, que l'esprit de système (et de sérieux) aurait gagné son œuvre, avec Frère et sœur en 2022 (très bon), Spectateurs en 2024 et Deux pianos cette année ; sa filmographie récente, donc. La dialectique qu'il s'imposait naguère avec le monde aurait fait place à un retrait narcissique où viendraient errer vainement les hantises du cinéaste. Arnaud Desplechin serait aujourd'hui incapable de regarder en dehors de lui-même, prisonnier d'un monde figé, d'un passé qui ne passe plus. En d'autres termes, le réalisateur ne saurait plus regarder le monde. Qui plus est, la cinéphilie qui agissait jadis comme une ouverture au monde, serait devenue à son tour un enfermement totalement narcissique. Nous nous inscrivons bien entendu en faux avec tout ce fatras frelaté.

Mathias et Simon
Un critique s'aventure même sur un terrain douteux, pour ne pas dire fangeux. Il reproche à Arnaud Desplechin, ami de Claude Lanzmann, auteur de textes très forts sur Shoah (1985), de ne pas savoir ou pouvoir (ce n'est pas clair) filmer Gaza, voire de ne pas parvenir à filmer l'Autre, l'étranger. Rien de moins. Un signe indiscutable et flagrant de son repli, de l'isolement inquiétant du cinéaste, dit-il. Nous ne sachons pas que l'on ait reproché à Jean Renoir de ne pas avoir planté sa caméra à Ravensbrück, quand Samuel Fuller, lui, filmait le camp de Falkenau en mai 1945. Qui peut s'arroger sans vergogne le droit d'exiger quoi que soit d'un artiste ? Fors un esprit totalitaire -un stalinisme zombie. La démence gagne le monde. Le n'importe quoi le ronge. La haine l'emporte sur la raison. ça va mal finir. Passons.

F.Truffaut dans La Nuit américaine
Cette attaque rappellera aux plus anciens d'entre nous, celle que fit Jean-Luc Godard, révolutionnaire germanopratin, converti à l'époque au maoïsme (lequel fit plusieurs dizaines de millions de morts ; le Nuremberg du communisme se fait attendre), lorsqu'il engagea les hostilités à l'encontre de La Nuit américaine de François Truffaut (avec Jacqueline Bisset, Dani, Alexandra Stewart, Valentina Cortese, Nathalie Baye, Jean-Pierre Aumont, Jean-Pierre Léaud, Bernard Ménez et Truffaut lui-même), sorti en 1973 (Oscar du meilleur film étranger en 1974), une mise en abîme d'un tournage, un film jugé par JLG insuffisamment prolétarien, faiblement engagé, trop dégagé au contraire, nullement militant, bien trop bourgeois pour le dire autrement. François Truffaut répliqua avec talent et pugnacité. La lettre qu'il adressa à son ancien ami est à relire, il dit, entre autres, tout le bien qu'il pense de Pierre Mendès France et d'Edmond Maire. Ce qui n'est pas pour déplaire à votre serviteur. Pour le reste : rien de nouveau sous le soleil de l'intolérance crasse et obtuse.
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Claude
Peut-être Arnaud Despléchin a-t-il eu vent de ces reproches absurdes et méphitiques, tout à la fois. Dans Deux pianos, le cinéaste ne dissimule pas sa judéophilie, n'en souffre d'aucune culpabilité, elle ne comprend nulle détestation en retour, ni prise de position politique sur quelque sujet que ce soit. Il met en scène des personnages juifs d'une part, Pierre (Jeremy Lewin) et Judith (Alba Gaïa Bellugi), tous deux parfaits, d'autre part, il fait la part belle, sans en abuser, à leur humour corrosif, unique en son genre, dès la première scène, et, il fallait oser, lors d'un enterrement -une séquence mémorable.
Avec honnêteté, humanité, bonté, tendresse, et talent -inestimable. A l'image de son film : Deux pianos. Il était alors incontestable, de ce point de vue, qu'on lui confia en 2022 la réalisation de la saison 2 de la série En thérapie. Bonne note.
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Arnaud Desplechin