Salam/Shalom : Une Bouteille à la Mer (2012) un film de T.Binisti.

« La vérité existe. On n'invente que le mensonge ».
Georges Braque
à ma fille Lucie
Le contexte : nous sommes en Palestine, en Israël et à Gaza en 2007-2008. La première guerre entre l'État hébreu et le hamas, nouvellement élu à la tête du territoire, fait rage. Les bombardements ravageurs de l'avion israélienne d'un côté, de l'autre des attentats terroristes meurtriers, torturent les deux peuples. Partout la souffrance des populations civiles. Des victimes par centaines, d'innombrables familles en deuil, ici et là. Des soldats fauchés par la camarde à la fleur de l'âge.

Laissons aux spécialistes bavards des plateaux de télévision, aux géopolitologues d'une soirée, toujours satisfaits d'eux-mêmes, aux polémologues improvisés (les savants de la veille), aux brailleurs impénitents, aux idéologues aux idées fixes, slogans et arguties faciles en bandoulière, ou aux princes planqués des réseaux sociaux, au chaud derrière leurs ordinateurs, le soin de tirer les premiers, en guerriers de salon, dispensateurs de coquecigrues, sûrs d'eux-mêmes et dominateurs, pour quelques minutes seulement.
Voyons en revanche comment un artiste, en l'occurrence un cinéaste, venu après la catastrophe, peut en dire deux ou trois choses porteuses d'espoir, autant que faire se peut, en évitant de prendre de haut son sujet, se mettre humblement à sa hauteur, pour en prendre au passage, loin de la logorrhée partisane, du psittacisme racoleur, et ce, à 4000 kilomètres des massacres, sans jamais y avoir mis un pied. Il faut vaincre le diable soit en devenir un.
Une Bouteille à la Mer (2012, 100 minutes) est un film franco-canado-israélien, réalisé par le cinéaste français Thierry Binisti ; le scénario est une adaptation cinématographique du roman de Valérie Zenatti, Une Bouteille dans la Mer, paru le 14 janvier 2005, aux éditions de L'École des Loisirs. L'autrice a coécrit l'adaptation avec le réalisateur. Valérie Zenatti, née en avril 1970, est issue d'une famille juive séfarade au moment où l'Algérie était une colonie française. Elle passe son enfance à Nice, avant de partir vivre huit ans en Israël, une expérience qui va profondément la marquer.

Revenons au film de Thierry Binisti (tourné en Israël). Tal (Agathe Bonitzer, une des actrices les plus douées de sa génération) est une jeune française soucieuse de 17 ans installée avec sa famille à Jérusalem : des intellectuels libéraux (Dan et Myriam), oscillant entre volonté d'apaisement avec le voisin palestinien, et réflexes défensifs face au hamas. Le frère de Tal, Eytan (Abraham Belaga), effectue la fin de son service militaire dans les rangs de Tsahal. Tal vit le quotidien des adolescents de son âge : les cours au lycée, les amies pour la vie, les premiers baisers, les caresses maladroites, les premières cigarettes, et un premier piercing qui agace sérieusement les parents.

Après l'explosion d'un kamikaze palestinien dans un café de son quartier, Tal écrit une lettre à un gazaoui imaginaire : elle exprime simplement ses doutes, ses interrogations, et son refus d'accepter que seule la haine puisse arbitrer les relations entre les deux peuples. Elle glisse la lettre dans une bouteille, la confie à son frère et lui demande de la jeter à la mer, près du rivage où il fait son service. Dans l'espoir qu'un habitant du territoire méditerranéen la trouvera, et lui répondra, d'une manière ou d'une autre.

Après quelques semaines d'attente, Tal reçoit une réponse d'un mystérieux « Gazaman » qui la surnomme « Miss Peace ». Au fil des mois, clandestinement, Tal établit un échange électronique avec Naïm (Mahmoud Shalaby), un jeune homme palestinien d'une vingtaine d'années, orphelin de père, fils d'une infirmière hospitalière (Intessar, une humaniste, Hiam Abbass), sensible et paumé, toujours flanqué de son cousin Hakim (Loai Nofi), bientôt marié, se sentant sans avenir dans cette prison à ciel ouvert qu'est Gaza. Une amitié amoureuse lie bientôt Tal et Naïm, nonobstant les bombardements sanguinaires pour le jeune gazaoui, les attentats qui redoublent pour la jeune fille. Rien ni personne ne viendra interrompre ce tête-à-tête à distance inattendu. Car "la fidélité à soi-même est un acte de résistance" (Arthur Essebag). Rester tendres dans un monde âpre. Des jeunes gens à la maturité injustement accélérée par un conflit insane sans fin et sans répit.

Thierry Binisti ne tombe pas dans le piège de l'emphase, de la prétention réparatrice, de l'artiste omniscient et moralisateur, ni dans le feel goog movie rédempteur, salvateur et sentimental, avec un happy end tire-larmes en guise d'au revoir, à la fonction cathartique. A la toute fin, l'émotion revêt au contraire un caractère instantané, elle vient de surcroît, sans que le cinéaste ne se soit évertué à la provoquer au forceps. Le film, porté par une limpidité austère, d'un classicisme idoine, économe en traits saillants, s'efforce ainsi de suivre avec beaucoup de précaution, de simplicité, de spontanéité même, ce qui le fait sonner juste, les faits et gestes de chacun et chacune, d'éclairer sans éblouir, les contradictions et les sincérités mêlées des uns et des autres, dans un conflit où l'on enjoint pourtant à la multitude de choisir son camp.

Naïm apprend le français dans un centre culturel de Gaza. Il s'y montre un élève doué et studieux. Il écrit désormais à Tal dans la langue de Molière. Quand les parents de la jeune fille découvrent ses échanges épistolaires électroniques avec un jeune palestinien, les relations familiales se tendent sans se défaire. Nous sommes avec des gens de bonne volonté. Tal et Eytan échangent dans un café à ce sujet, chocs des ressentis et des vécus, un dialogue filmé de nouveau avec une retenue exemplaire, aucun esclandre, pas de cris, ni éclats de voix, nulle insulte superfétatoire. Pas de vaine logomachie. A bas bruit, un cinéma modeste adapté à la situation.

Dans une démarche similaire, sans fioriture ni violence excessive, Thierry Binisti filme l'interrogatoire musclé dont est victime Naïm, après que le patron du bar où il écrit régulièrement à Tal l'a dénoncé aux sicaires du hamas. Par le truchement de son oncle ombrageux Ahmed (Salim Daw), pour lequel il travaille, Naïm est libéré. Il l'a échappé belle. Il en sort toutefois salement amoché. Et plus désorienté que jamais.
Naïm parvient miraculeusement à obtenir une bourse et le droit de quitter le territoire de Gaza afin d'aller étudier en France. Des adieux douloureux. Un déchirement. Le passage de la frontière est un supplice filmé cliniquement. C'est dans l'ensemble toute la force du film de Thierry Binisti : avoir su rester à sa place, d'où que l'oeuvre est engagée, jamais militante (pour se faire plaisir gratuitement, donner des gages à son cercle). Dans la voiture d'une amie compréhensive, Efrat (Riff Cohen), Tal tente à toute vitesse d'aller accueillir Naim à sa sortie : leurs destins se croisent, ils se ratent d'un rien -métaphore du différend israélo-arabe ?. A quoi tient une vie ?

Tal ne sera quoi qu'il en soit plus jamais la même -tisser des liens, établir des relations, sans insulter l'avenir naïvement, mais sait-on jamais, y croire quand même. Naïm, quant à lui, accompagné de son professeur de Français, son ange gardien (Thomas, l'excellent François Loriquet, l'instituteur du Village français), fonce vers l'aéroport Ben Gourion : direction l'Europe. La liberté. Pour la première fois il sourit sans avoir à se forcer. Son esprit peut enfin momentanément goûter la paix. Tal et Naïm : l'an prochain à Paris ?
Une Bouteille à la Mer -et là sans doute se niche l'essentiel- nous aura permis de mettre des visages, une démarche, un regard, des voix, des sourires, des larmes, un nom, des prénoms, des singularités en somme, sur des ombres anonymes entraperçues le plus souvent sur nos écrans sans âme. Loin des postures rageuses du monde des arts en général, du cinéma en particulier. Ce qui déjà n'est pas rien. Les conseilleurs ne sont de toute façon jamais les payeurs.
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