L'humanité, en fait : Empathie, la suite (épisodes 4,5 et 6)

Publié le par O.facquet

Série Télé "Empathie" - À voir absolument

 

« La démarche la plus simple de courage d'un individu

est de ne pas prendre part au mensonge »

Alexandre Soljenitsyn

 

Après trois premiers épisodes ébouriffants, la série québécoise Empathie, diffusée actuellement sur Canal+, de la créatrice et actrice Florence Longpré (Suzanne, médecin psychiatre dans un pénitencier psychiatrique de Montréal, la trentaine), flanquée de l'épatant Thomas Ngijol (Mortimer, agent d'intervention), revenait lundi pour une deuxième semaine et trois nouveaux épisodes. Au regard de la qualité des premiers, d'aucuns disaient que les suivants ne pourraient désormais que décevoir. De fait, il y a de ça. Pourtant, osons dire que les choses sont un peu plus compliquées qu'il n'y paraît. Expliquons nous, autant que faire se peut.

 

Saison 1 de Empathie - Télé-Loisirs

Suzanne

 

S'il fallait sans effort trouver au débotté une métaphore facile, disons que nous avons été ce coup-ci confrontés à une fiction-puzzle de transition. A ne pas confondre avec ce qu'on appelle communément des moments faibles, ce qui laisserait entendre que la série aurait quelque peu perdu en qualité, ce qui n'est nullement le cas.

La conceptrice et le réalisateur (Guillaume Lonergan) s'efforcent 135 minutes durant de faire tenir ensemble flashbacks, continuité du récit et quelques perspectives tentatrices, d'où le sentiment d'assister à une période transitoire inévitable et nécessaire.

 

Suzanne est celle qui aide les autres. Mais aujourd'hui c'est elle qui a  besoin d'être accompagnée., Découvrez le nouvel épisode d'EMPATHIE sur  Crave 💙 | Crave en français | Facebook

Suzanne et sa soeur

 

Les nombreux flashbacks concernent souvent l'enfance et l'adolescence douloureuses des différents protagonistes : patients, soignants et parfois même la famille proche -la mère adoptive de Suzanne est d'une négligence perverse insoupçonnée. Le récit nous montre Suzanne poursuivre son combat avec l'alcool, donc avec elle-même, continuer de lutter pour s'imposer définitivement dans son service (elle n'est toujours pas sûre d'elle-même et maître de ses émotions), elle y est victime d'une ignoble délation, et à la toute fin une fenêtre s'entrouvre sur une potentielle relation amoureuse avec Mortimer (fausse piste ? Suzanne serait-elle bisexuelle ? Pourquoi pas).

 

Empathie - Série - SensCritique

Suzanne

 

L'ensemble se clôt sur la résolution momentanée du puzzle, pour s'encrer peut-être davantage, et sans à-côté, dans le présent des personnages lors des prochains épisodes. Que vont-ils faire en somme de ce que la vie jusqu'à maintenant a fait d'eux ? Il va falloir affronter, encore et encore, toutes sortes de névroses portatives, un passé toujours pesant, la comédie sociale, des déterminismes sociologiques encombrants, l'inévitable héritage familial dont il est délicat de s'affranchir, le poids du fatum, et les hasards pas toujours heureux de nos vies.

 

Empathie nous laisse sur cette scène coup de poing

Suzanne et sa mère

 

A la façon d'un Balzac, Florence Longpré a mis en place un monde consistant, marqué par le retour cyclique des mêmes figures familières, où le mal et le bien ne constituent pas deux catégories étanches. La série n'est pas manichéenne, donc. Les personnages, bien que complexes, possèdent des attributs universels auxquels il est possible de s'identifier plus ou moins aisément. S'ils forment une famille, des guillemets s'imposent, tant cet aréopage n'a rien de toujours protecteur, loin s'en faut. Bien sûr, les figures qui dominent sont celles de Suzanne et Mortimer, même si Jacques Dallaire, le patient pyromane, ou Émilien Delcourt, le criminologue fâcheux, évoluent et prennent ainsi de l'épaisseur. Ils se singularisent, deviennent presque attachants, petit à petit, par touches impressionnistes.

 

Empathie en streaming direct et replay sur CANAL+ | CANAL+

Mortimer

 

Une séquence retient dans le quatrième épisode particulièrement l'attention. Les séries américaines mettent un soin particulier à accompagner les personnages quittant la fiction. Carole Moisan, qui a tué sa colocataire à l'aide d'un hachoir qui lui a perforé le front, se meurt à l'hôpital, le coeur usé par un usage excessif d'alcool et de drogues en tous genres. Suzanne et Mortimer tiennent à lui tenir compagnie jusqu'à l'arrivée de la camarde. Une séquence simple d'une humanité poignante. Nous le savons, qu'on parle du prisonnier ou du fou, une société se distingue davantage par la manière dont elle exclut et enferme, que par ce qu'elle énonce ou proclame.

 

Empathie - Série - SensCritique

Carole Moisan

 

La série Urgences avait agi de même lors de la mort du docteur Mark Green (Anthony Edwards, inoubliable). En parler aux jeunes, urgemment. Ils avaient mis les formes et les moyens pour saluer le départ irrémédiable d'un honnête homme, la mort d'un beau personnage de fiction rongé par le cancer, un médecin talentueux, généreux, d'une loyauté exemplaire (avec Somewhere over the Rainbow, jadis chantée par Judy Garland, en guise de musique extradiégétique). Une amitié à toute épreuve le liait à Doug Ross (George Clooney), un pédiatre séducteur (What else ?), à l'image de l'amitié qui se fortifie d'épisode en épisode entre Suzanne et Mortimer, avec pour ces deux derniers toute l'ambiguïté qui va avec (suspens : le fameux cliffhanger).

 

C'est un grand jour pour Florence Longpré et les comédiens d'Empathie

Mortimer et Suzanne

 

Notons une petite ombre au tableau, un léger coup de canif dans le contrat amical, lorsque Suzanne s'inquiète des conditions de vie de la mère de Mortimer, laquelle souffre de démence et vient de tenter d'étrangler la jeune femme (rien que ça). Mortimer refuse catégoriquement de la placer dans un EHPAD. Un froid fugace rafraîchit alors leur relation. Rien de bien grave et de rédhibitoire toutefois. Rassurons la clientèle.

 

Empathie (ce soir sur Canal) : que vaut la série ? L'avis des critiques

Suzanne et la mère de Mortimer

 

Empathie foisonne d'individus qui, par leurs interactions remises en jeu à chaque épisode, dessinent une comédie humaine fantasque où chacun est considéré avec respect -Suzanne s'étonne à ce sujet qu'on puisse la suspecter de s'être moquée récemment des malades : elle exige au contraire qu'on ait pour eux la plus rigoureuse considération, sans démagogie en forme d'éloge de la folie.

 

Saison 1 de Empathie - Télé-Loisirs

 

Le pathétique et le dramatique, en d'autres termes la confrontation avec les différents visages du mal, ne vampirisent pas la série, le burlesque, l'humour et l'ironie ne s'en laissant pas conter, portés par la complicité facétieuse, parfois muette, de Suzanne et Mortimer. Empathie à cet effet sait concilier sans brusquerie, ni fausses notes, un substrat dramatique avec une veine comique (de caractère) maîtrisée, sans que l'un ne pâtisse jamais de l'autre -nulle galéjade complaisante à déplorer. Elle réussit à les rendre compatible, voire complémentaire et profitable, organisant même parfois leur cocasse relance -Diane Tétrault (Josée Deschênes) bouche les toilettes avec des lettres qui devaient pourtant sortir de la circulation. Elle confie défaite à Suzanne, en mode éponge, avoir une vie de merde, ce qui fait écho aux « putains de vies » des premiers épisodes. Ceci expliquant cela.

 

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Anton Koskov "Costco"

 

Un mot encore sur une logique hallucinatoire qui vient parfois brouiller dans la série la distinction entre rêve et réalité : Suzanne s'est endormie, elle se réveille soudain, alors que nous venons d'être les témoins de l'enfance chahutée d'un patient -la jeunesse erratique refoulée de Jacques Dallaire. Etait-ce un cauchemar ? Une séquence de toute façon à l'inquiétante étrangeté, parmi bien d'autres. Un moment de confusion, en tout cas la manifestation d'une forme d'insolite qui parcourt l'oeuvre de part en part -les danseuses en tutu qui apparaissent de temps à autre, et apportent de la légèreté poétique. La force du montage et de la mise en scène.

 

Josée Deschênes, pointe de légèreté dans Empathie

Diane Tétrault

 

La série est également traversée de forces obscures et de représentations anxiogènes, le fruit certainement des angoisses, des obsessions ou/et des hantises de la créatrice. Empathie ne dissimule rien de sa complexité et de ses contradictions, ce qui fait de Florence Longpré une auteure à part entière, hantée à coup sûr par la déraison. Nous attendons de nouveau les prochains épisodes avec impatience. En dire certainement quelques mots encore prochainement. Donner de leurs nouvelles.

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Publié dans pickachu

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