L'humanité, en fait : Empathie, épisodes 7 et 8.
"Un mensonge peut faire le tour de la terre le temps que la vérité mette ses chaussures".
Mark Twain
Comme quoi cuivis dolori remedium est patientia. Nous avions en effet récemment exprimé quelques signes d'impatience, sinon excusables, du moins compréhensibles, après la diffusion des derniers épisodes de la série Empathie. Expliquons nous.

Les épisodes 4, 5 et 6 de la série québécoise, diffusée depuis le début du mois par la chaîne Canal+, une des meilleures de ces dernières années, nous avaient, pour tout dire, davantage déroutés que déçus. Il s'agissait bien de trois épisodes intermédiaires, hypothèse que nous avions formulée dans nos précédents bavardages dans ces mêmes colonnes, des épisodes chargés de compléter le décor, d'étoffer le récit, d'enrichir les personnages pour en faire des personnes à part entière.
Anton Koskov
Le personnage est le rôle ingrat que nous pousse à remplir la société : dans les relations sociales plus ou moins toxiques nous masquons bien souvent avec raison notre personnalité pour jouer tant bien que mal un ou plusieurs personnages (certaines ou/et certains se montrent toutefois particulièrement doués en la matière), selon les circonstances ou les avantages pas toujours reluisants que nous pouvons en tirer (à vue). De même, la prudence est une sorte de protection parfois indispensable au sein de la comédie sociale souvent aliénante, voire mesquine.

Ainsi le personnage est-il une représentation, une image, si l'on veut, soit celle que la société a ou attend de moi (Suzanne en médecin irréprochable), soit celle que je veux qu'elle ait de moi (suivez mon regard). La personnalité présente donc un caractère d'authenticité, le personnage, d'inauthenticité. La personne serait la sphère de l'unité, de l'identité et de l'universalité, pour atteindre celle de l'individualité (l'ipséité, pour faire le malin), c'est-à-dire de l'altérité, de la diversité et de la singularité, où l'expérience individuelle défie tous les attendus psychosociologiques passe-partout -la fiction militante.

Jacques
Les protagonistes de la série devaient passer par ce sas intermédiaire pour devenir des êtres singuliers, échappant de la sorte au piège de l'acteur chargé de porter un message au risque de la déshumanisation, du porte parole interchangeable, en somme du stéréotype. C'est ainsi que nous en avons su davantage sur Suzanne et Mortimer, comme sur le criminologue Émilien ou le patient pyromane Jacques Dallaire, l'excellent Benoît Brière.
Pour celles et ceux qui prendraient nos divagations sérielles en route, rappelons que notre récit se situe dans un hôpital pénitencier de Montréal au Canada, avec comme principaux protagonistes Suzanne Bien-Aimé (Florence Longpré), psychiatre de l'institut, portée sur l'alcool depuis la mort de sa femme, et Mortimer Vaillant (Thomas Ngijol), aidant d'une mère âgée souffrant de démence sporadique, un agent d'intervention, un ange gardien chargé de la protection rapprochée de Suzanne -elle va l'être de plus belle.
Florence Longpré est la conceptrice du projet, quand Guillaume Lonergan est chargé de la mise en forme de l'ensemble. Un duo touché par la grâce, comme le prouvent une nouvelle fois les deux épisodes diffusés lundi dernier 15 septembre (les épisodes 7 et 8, c'est bientôt la fin).
Il n'est pas inutile quelquefois d'aller puiser dans les souvenirs évanescents de nos cours de philosophie de terminale. Si Sartre a dit et écrit des absurdités politiques impardonnables, il avait l'oeil quand il s'agissait de disserter sur la puissance du regard. Nous évoquions succinctement ci-dessus le cas d'Émilien Delcourt, criminologue urticant, pontifiant, cuistre, rabat-joie, en un mot : un collègue pénible -même sa compagne en perd les pédales (Laïma Elfassi, infirmière). Suzanne le convoque dans son bureau pour tenter d'apaiser les tensions qui règnent non seulement dans l'équipe, mais également entre eux deux ; en somme faire le point (le poing ?) avec lui.

La joute verbale qui les oppose est négligeable comparée au jeu de regards sans concession qu'ils se jettent. Une véritable dialectique du regard. Suzanne parvient à ses fins et met KO son partenaire, car si le regard est le souffle du cerveau, Suzanne n'en manque pas -ça saute aux yeux. Nous découvrons une femme amoureuse en pleine possession de ses moyens intellectuels et professionnels combinés, pleine de sagacité et d'à-propos. Émilien d'emblée a voulu jouer au plus fin : pour autant Suzanne a appris la règle de conduite qui consiste à laisser l'adversaire jouer le premier, pour confondre le symptôme, tabler sur la faiblesse fatale adverse, en profiter, surtout, au moment propice.

En fixant avec fatuité Suzanne, il s'efforce d'exercer sa puissante oculaire sur elle, pour la faire dépendre d'une liberté qui ne serait pas la sienne, en somme la chosifier afin de la dominer.

Emilien
Las ! Suzanne en a vu d'autres et le tient à l'oeil : elle n'est pas sans savoir que « l'essence des rapports entre les hommes n'est pas la communauté, mais le conflit » (Sartre). Elle en joue et déjoue au passage les plans du faraud en lui rappelant, au sujet d'un cas qui les occupe, qu'on ne guérit jamais de son enfance, qu'il faut en prendre conscience, ici comme ailleurs. Suzanne sait que commander c'est parler aux yeux et qu'intimer un ordre, même de manière allusive, c'est intimider un regard (Napoléon). Le fameux baisse les yeux comminatoire de notre enfance. Nous l'avions laissée fragile. Nous la découvrons intransigeante, avec sobriété et indulgence, toutefois. Une maîtrise de soi imposante.

Émilien, renvoyé à sa garrulité hautaine, le souffle coupé, part se réfugier dans les toilettes où il éclate en sanglots. Un retour probable et violent du refoulé. Il lâche prise comme on dit un peu partout, et partout un petit peu, se montre sous un jour nouveau, abattu, troublé, mais terriblement attachant, à telle enseigne qu'une envie irrépressible de lui porter secours nous habite soudain. Rien ne sera plus comme avant, sans aucun doute, dans sa façon de se considérer et de considérer ses contemporains. En tant que spectateurs, nous ne porterons plus sur lui désormais le même regard, à coup sûr. Il n'est plus le pompeux soporifique exaspérant.
Une façon comme une autre de regarder les choses en face ; ne plus se voiler la face. La séquence ne sonne pas vrai, simplement juste, une séquence pourtant délicate à tourner : il fallait des dialogues idoines et des visages dociles, des silences opportuns, pour prévenir le ridicule qui tue parfois. Dans un espace exigu, sans emphase ni emportement, Florence Longpré et Guillaume Lonergan font montre de tout leur savoir faire de cinéastes. Les deux comédiens, itou.

Charles
Confrontée au pervers, manipulateur et truqueur Charles Villeneuve (l'inquiétant Jean-François Nadeau), au sourire cauteleux, Suzanne, malgré l'émotion qui l'étreint, suite à un malentendu avec Mortimer, se doit de fixer le prisonnier droit dans les yeux, tête haute, assise sur un tabouret, les jambes élégamment croisées, dans la chambre d'un patient prêt à en découdre : il sait d'instinct qu'un regard sournois et inquisiteur peut menacer jusqu'à l'existence la plus intime de la psychiatre, jusqu'à mener à sa domination la plus subreptice. Il la fusille du regard, donc. Tout le talent de Florence Longpré est d'incarner alors un médecin au flegme désarmant, après avoir à la hâte réprimé un désarroi tout juste contenu lors de son entrée dans la chambre. Elle trouve un ton pertinent et l'attitude adéquate afin de le confronter à ce qu'il est : un phraseur inconsistant. Une grande actrice est née, là, sous nos yeux. Mortimer, spectateur de l'exploit, esquisse un sourire tout à la fois retenu et tendre, embrasse d'un regard admiratif et attendri celle dont il est amoureux (on doit toujours admirer l'être aimé, en être fier ; la déception est une option envisageable). Il est désormais en tout cas totalement en phase avec ses sentiments.

Un malentendu, oui, s'est imposé bêtement entre Suzanne et Mortimer. Dans un ascenseur qui finit par tomber en panne. Le coup de la panne. Devant Suzanne qui tente de mettre des mots sur l'émoi qui trahit la passion naissante qu'elle éprouve pour son protecteur, Mortimer, devant l'émotion qui s'empare de cette âme passionnée, et manifeste ainsi ses sentiments au-dehors, joue celui qui ne comprend rien à l'affaire, simule l'incompréhension la plus frustre, affiche une suprême mais feinte indifférence, laissant Suzanne muette, désemparée, presque mortifiée, glaçant sur ses lèvres toute parole par trop ardente. L'art de la mise en scène et de la direction d'acteurs dans l'ascenseur en panne de l'institut, un espace on ne peut plus étroit, convenons-en. Comme un défi. Crânement surmonté.

Dès la séquence hilarante de la formation aux premiers secours, le contact de leurs épidermes fait son effet. L'art d'insuffler un nouvel élan. La suite leur appartient. Deux corps qui s'accordent avec délicatesse, deux solitudes qui s'annulent en s'épousant, exception faite des discours enflammés des amants novices en la matière ; ils sont trop conscients des roueries de l'amour pour s'y laisser prendre. Les anime en revanche un regard similaire plus apaisé sur le monde et sur ceux qui s'y meuvent. De l'amour : l'espoir, enfin, pour Suzanne et Mortimer. Le tout filmé avec une précaution congrue, un tact et une tendresse à toute épreuve, de nouveau. Pendant quatre-vingt-dix minutes nous reprenons brièvement foi en l'humanité. C'est pour dire.
Un mot sur la séquence où Suzanne rend service à ses anciens collègues de la police en acceptant, au risque de sa vie, de partir maîtriser une femme désespérée, mère de deux enfants, en procédure de divorce, décidée à en finir, convaincue d'être passée à côté ou très loin de sa vie. Mission accomplie, après néanmoins une nuit bien arrosée (la dernière ?) et quelques cafés roboratifs. L'atmosphère de la séquence oscille entre réel et fantastique, aux frontières du cinéma d'horreur. Dans sa salle de détention une danseuse toute de noir vêtue esquisse une ronde macabre : la mère de famille détenue rêvait de vivre de ses talents de ballerine, autrefois. En vain. La vie est une suite de désillusions à surmonter, autant que possible.

Une nouvelle fois Florence Longpré et Guillaume Lonergan en remontrent humblement à tous dans un genre délicat (le fantastique), sans fausse note ni afféterie de style. Ils seront parvenus à mêler jusque-là drame et comédie avec une dextérité qui suscite et le respect et l'admiration. Génie de la fiction sérielle québécoise. Merci à vous. Vraiment.
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