L'humanité, en fait : Empathie (2025) une série de Florence Longpré

"L'importance sans mérite obtient des égards sans estime"
Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort
Empathie : elle correspond à l'aptitude à se mettre à la place d'autrui pour comprendre ce qu'elle ou ce qu'il ressent. Avoir de l'empathie encourage la reconnaissance des sentiments et des émois d'une autre personne : qu'elle connaisse de la tristesse, de la satisfaction ou une quelconque peine.

Il ne suffit pas en outre de dire fontaine je n'irai plus boire à ton eau, pour y parvenir ipso facto. La preuve : on a beau dire, on a beau faire, ça fait du bien d'être de toute évidence surpris, et en ressentir un plaisir non dissimulé. Il ne suffit pas ainsi de clamer : les séries, ça suffit, on a compris le procédé, les stratégies narratives récurrentes, s'en tenir désormais au cinéma, le septième art tout de même ce n'est pas rien, pour échapper au premier piège tendu diaboliquement.

Lundi 1er septembre dernier, Canal+ a diffusé les trois premiers épisodes d'Empathie, de 45 minutes chacun, une fiction sérielle télévisée de 10 épisodes québécoise écrite par Florence Longpré, réalisée par Guillaume Lonergan, son complice, et mise en ligne depuis le 10 avril sur Crave. Canal+ co-produira la deuxième saison.

La série est le résultat de trois longues années d'échanges avec des psychologues, des psychiatres, des infirmières et infirmiers, des aides-soignants et soignantes (on louera les efforts inclusifs), des aidants et bien entendu des patients. Florence Longpré a elle-même confié avoir souffert d'une sévère dépression quand elle était jeune, puis avoir travaillé quatre années comme aide-soignante dans un établissement psychiatrique. Il va sans dire que la santé mentale se trouve au cœur de la fiction, laquelle ne se laisse jamais séduire pour autant par le tire-larmes toujours aux aguets, ni par une gravité plombante.

Une claque. Pour maintes raisons. Plus ou moins avouables. Un peu rapidement il serait aisé de dire que la série dépeint avec subtilité et justesse le monde psychiatrique canadien, avec son lot de tristesse, d'amitiés ambiguës, de rencontres bouleversantes, de passés qui ne passent pas, de familles encombrantes, de dérèglements psychologiques, ces « putains de vies » comme le dit la conceptrice de la fiction. Avec, pour saupoudrer l'ensemble, un brin de wokisme raisonnable et raisonné.

Que disent les trois premiers épisodes récemment diffusés ?
En gros, la série suit la docteure Suzanne Bien-aimé, une psychiatre employée au fictif institut psychiatrique pénitencier Mont-Royal -aux conditions sécurité particulières-, l'équivalent de l'Institut Philippe-Pinel à Montréal (la psychiatrie en France est un système à bout de Souffle). Après deux années de dépression à la suite de la mort de sa fille et de sa compagne, Suzanne, la trentaine, reprend du service après avoir travaillé jadis au service de la police. En d'autres termes : elle exerçait la profession de criminologue. Claquemurée dans son nouvel appartement, elle s'est mise à boire, au point de sombrer dans l'alcoolisme. 24 mois d'arrêt maladie. Une femme presque à la dérive, auquelle l'alcool pourrait ôter toute honorabilité. Une résurrection ?

Suzanne révolutionne les méthodes de l'aile D., bouscule les habitudes des unes et des uns, met en place de nouveaux protocoles, imposent de nouveaux traitements, instaure des rapports humains originaux, en somme apporte de la nouveauté là où la routine était de rigueur, suscite donc la méfiance de collègues figés dans leurs certitudes. Le ton est donné : rugueux et tendre.

Elle arrive le premier jour après une nuit d'ivresse avec un inconnu dans son lit qu'elle congédie avec délicatesse. Elle semble paumée et vide : le bordel règne dans sa tête comme dans son appartement sans décoration, encore que les cartons de déménagement ne soient toujours pas tous déballés. Après quelques avatars pour le moins embarrassants, elle entre en scène au centre d'une réunion de boulot qui n'attendait qu'elle pour débuter, une tache suspecte sur son chemisier. Sourire de celui-ci, gêne de celle-là.

Son premier jour au sein de l'institut est épique. Les jours et les semaines défilent, et à la voir, ils s'habituent : les patients comme ses collègues. Elle est accompagnée dans ces déplacements dans l'Institut par l'impassible et dévoué Mortimer (un black), agent d'intervention, loyal et généreux, prêt à tout pour lui donner un coup de main, en tout bien tout honneur. Question de sécurité : il la chaperonne dans les couloirs de cette unité pénitentiaire aux patients parfois explosifs : le feu, le diable et les mirages. Suzanne rame dans ce monde de l'enfermement, comme elle souffre de se sentir prisonnière d'une existence où la solitude l'étiole aux confins du désespoir –le stigmate de la maladie mentale n'épargne pas les soignants. Elle se satisfait parfois d'une avancée, même minime, avec un patient. Une satisfaction fugace se lit alors sur son visage soudain apaisé, le temps d'un soupir.

Une amitié se noue avec son protecteur, tel un couple de danseurs, les pas de l'un commencent à épouser ceux de l'autre. Deux porteurs de lumière, avec le mensonge en horreur -Michel Audiard parle d'or : "Heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière". Mortimer apprend que Suzanne a été trouvée bébé dans une poubelle par celle qui deviendra sa mère, une avocate de renom, lui offrant au passage une famille d'origine caribéenne, très fortunée, au capital culturel également imposant -un père intellectuel connu et reconnu. Une sœur aimante et protectrice. L'amitié est une des grandes valeurs que célèbrent les trois premiers épisodes.

Suzanne découvre que Mortimer est le fils d'une famille française modeste dysfonctionnelle où la violence sous toutes ses formes -un père maltraitant- est quotidienne et destructrice. A l'instar des fictions se situant presque exclusivement dans un secteur professionnel bien typé, se croisent et se superposent dans ce petit théâtre les destins des différents protagonistes, ici celui des patients et de leur famille, du personnel et de la psychiatre.

Sauver les autres pour se sauver soi-même, soigner afin de l'être en retour, autant que faire se peut. Du balisé. C'est peut-être pourtant la morale des trois premiers épisodes. Rien de nouveau sous le soleil, en conséquence. Sauf que la série le dit avec talent, tact, tendresse, élégance et énormément d'humour. Nous assistons à cet égard à l'un des fous rires les plus contagieux filmés ces derniers temps. Irrésistible. Il faut aller y voir.

Pourquoi avec talent ? Le fond et la forme sont insécables.
Les deux personnages principaux, Suzanne Bien-aimé et Mortimer Vaillant, les biens nommés, sont d'une force surprenante, mêlant ténacité pugnace, fêlures mal cicatrisées et fragilité assumée, sans trop en faire, dans un sens rare de la mesure et du détail. Avec des failles et des contradictions qui les rendent profondément humains. Un travail d'écriture d'orfèvre, une direction d'acteurs de haute volée.

Ils sont incarnés par deux acteurs époustouflants, Florence Longpré en personne et Thomas Ngijol, impeccable. Revenir à la politique des acteurs (Luc Moulet), lesquels influent sur l'oeuvre autant qu'ils en sont l'incarnation. Ne pas les réduire à l'état d'objet : les actrices et acteurs sont également des auteurs, dans leur travail corporel et la gestuelle (souvent une carrière durant). Une interaction féconde. Au même titre, Diane Tétrault (le hasard n'existe pas), jouée par Josée Deschênes, préposée à l'accueil au poste de sécurité, est un personnage truculent, haut en couleur, qui ne manque pas de sel.
Sans eux, Empathie aurait nettement moins d'intérêt, perdrait en ampleur et en profondeur, à coup sûr. Une bonne histoire ne suffit pas, non plus qu'un scénario bien ficelé. Les actrices et acteurs de talent leur offrent ce petit plus indispensable qui fait les grandes réussites sérielles ou/et cinématographiques. Suzanne et son comportement atypique, Mortimer et sa placidité feinte, font d'Empathie à eux seuls une fiction sérielle de grande qualité qui dépoussière, entre autres, notre vision de la maladie mentale.
Nous aurions pu évoquer également la qualité de la mise en scène. Voyez cette séquence où Suzanne découvre, dans la voiture de Mortimer, que son collègue est un passionné de comédies musicales américaines : après s'être moquée des DVD gravés du conducteur, Suzanne glisse l'un d'eux dans le lecteur, et les voilà partis à fredonner de concert Singing in the Rain (chanson composée par Arthur Freed, chantée par Gene Kelly, dans un film de Stanley Donen sorti en 1954, au titre éponyme), un moment de grâce télévisuelle. Tout comme la soirée festive organisée dans la demeure bourgeoise de la famille de Suzanne, en présence de Mortimer, invité au dernier moment, est une séquence pleine de douceur et de bonté réciproques. Et cet art tout américain, de planter en quelques minutes un décor, et de faire s'y mouvoir les principaux protagonistes.
Bluffant. Nous reviendrons donc chaque semaine donner des nouvelles de l'Institut. Empathie le vaut bien.
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