Total western : 3H10 pour Yuma de D.Daves (1957) et J.Mangold (2007)

Publié le par O.facquet

3h10 pour Yuma - Film 2007 - AlloCiné

 

Pour le plaisir. Faire un pas de côté vers le western, un genre que d'aucuns estiment aujourd'hui désuets, histoire paradoxalement de s'y mirer, tant la préservation de « l'ordre public » enracinée dans un conflit souvent archétypal entre le bien et le mal, occupe actuellement les esprits par chez nous, pour le meilleur (parfois) et pour le pire (souvent).

3h10 pour Yuma (Three-Ten to Yuma), est une nouvelle d'Elmore Leonard, parue en mars 1953 dans Dime Western Magazine. 3 :10 to Yuma en est en 1957 la première adaptation cinématographique, réalisée par Delmer Daves (La Flèche brisée en 1950). En 2007, sort sur les écrans la deuxième adaptation de la nouvelle, au titre éponyme, un remake tourné par James Mangold, également un très bon artisan du cinéma (Copland en 1997 ou Walk the Line en 2005).

Tous deux convoquent l'ensemble des ingrédients du western classique, mais si la colonne vertébrale narrative est identique, certains aspects du scénario diffèrent, sans pour autant modifier le message sous-jacent que charrient les deux œuvres (la revanche de l'homme blanc offensé dans sa virilité).

 

Prime Video: 3h10 pour Yuma (3:10 to Yuma)

 

La définition usuelle du genre énonce qu'un bon western, voire un mauvais, est un récit qui se déroule dans une petite ville de l'Ouest sauvage américain, sous un soleil de plomb, entre la Guerre civile et le début du XXe siècle, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'une industrialisation, moins désordonnée que la Ruée vers l'or, plus rationnelle que l'élevage bovin extensif, apparaisse avec force en Californie, avant son extension rapide sur tout un territoire, toujours plus maîtrisé. Avec en filigrane la conquête des terres sur les Indiens implacablement, sinon assassinés, du moins parqués dans des réserves déshumanisantes. Entre les images, le western met en scène l'histoire fondatrice des États-Unis d'Amérique.

 

Monument Valley : immersion dans les décors de Western

 

Outre que le cinéma est depuis plus d'un siècle un des outils de puissance des États-Unis d'Amérique, la question du destin national est l'objet outre-Atlantique de nombreuses traditions cinématographiques. La première est celle du western, ce récit des origines qui fait du septième art un médium cardinal de la construction de l'identité nationale américaine. De toute façon, le western c'est une histoire, une bonne histoire, au scénario solide et faite de rebondissements.

 

3H10 pour Yuma

 

En gros, les deux films racontent l'aventure chaotique d'un fermier indigent de l'Arizona, chargé d'escorter un criminel pour le conduire vivant dans un train à destination de Yuma. Plus précisément, à la suite du hold-up meurtrier d'une diligence, Ben Wade (Glenn Ford pour l'un, pour une fois bandit, Russel Crowe pour l'autre), un chef de gang notoirement craint, est arrêté, piégé par son appétit sensuel. Dan Evans, au caractère buté et mutique (Van Heflin pour l'un, Christian Bale pour l'autre), fermier guetté par la ruine et piégé par une sécheresse tenace, se porte volontaire pour remettre le hors-la-loi aux mains de la justice, au risque de sa vie, moyennant la somme de 200 dollars. Ce qui est un détail pour nous, mais pour lui et sa famille cela veut dire beaucoup -les temps sont durs : la prime peut sauver son ranch. Arrivés à Contention où se trouve la gare, alors que les villageois se terrent chez eux -la même lâcheté pleutre communautaire que dans Le Train sifflera Trois de Fred Zinneman, sorti en 1952, avec Garry Cooper et Grace Kelly-, les hommes de Wade concoctent avec méthode et persévérance l'évasion de leur chef. Les quelques soutiens de Dan Evans se défilent rapidement.

 

3h10 pour Yuma de Delmer Daves (1957), synopsis, casting, diffusions tv,  photos, videos...- Télé-Loisirs

 

Chez D.Daves et J.Mangold, l'absence de loi stable et organisée est centrale. Ce qui est aussi un des ingrédients originels du western. Tout comme le sort réservé à la gent féminine qui se présente, soit comme « l'ange de la maison », l'épouse de Dan Evens, soit dans le rôle de la « saloon-girl », danseuse, serveuse ou prostituée, elle symbolise alors les désirs sexuels refoulés du cow-boy moyen. Un sexisme que l'on retrouve, à quelques nuances près, dans les deux films (Ben Wade et la barmaid). Les personnages, immédiatement identifiables, l'intrigue, la thématique, sans oublier l'ensemble des décors, sont sans conteste fidèles au genre. S'y illustrent le méchant, le hors-la-loi, ici un pervers machiavélique et séducteur (à cet égard, la femme de Dan Evens n'est pas insensible à son charme diabolique), versus le cow-boy WASP, honnête, honorable et intègre, respectueux des femmes, des enfants, par dessus tout de la loi, et bien sûr désintéressé, ou presque (les nécessités économiques).

 

3 h 10 pour Yuma » sur France 3 : remake réussi pour western culte

 

La violence (exacerbée dans le remake, Ben Wade bout d'une haine autrement plus brûlante), est aussi un autre élément constitutif du western, avec les inévitables fusillades, les duels épiques, ou encore les braquages de banques, ici une diligence transportant une forte somme d'argent. Le tout dans un décor immuable : des cols montagneux exigus, des formations rocheuses accidentées, des déserts à perte de vue, des paysages arides et secs, parsemés de cactus élevés et de boules d'herbe sèche navigant au gré du vent -le tumbleweed. Sans oublier quelques lieux spécifiques récurrents : ici, entre autres, les ranchs, les saloons, une gare au milieu de nulle part ou la rue principale d'un village typique de l'Ouest où va se concentrer l'affrontement (parfois physique) entre Dan Evens et Ben wade aux tempéraments que tout oppose.

 

3h10 POUR YUMA (Delmer Daves) - Ciné-Club - Sanctuary

 

Quant à l'intrigue et à la thématique, rien de nouveau sous le soleil. La structure narrative repose sur une opposition binaire (le bon et les méchants), au sein d'une relation houleuse entre le héros (Dan Evans), la brute (Ben wade) et la collectivité, une relation qui s'enracine dans un conflit archétypal entre le bien et le mal. Les stéréotypes sont légion afin de focaliser l'intrigue sur cette opposition. Viennent se greffer à cette recension les sentiments d'honneur, de bravoure, de vengeance et de cupidité.

 

3h10 pour Yuma : Les Hommes des hautes peines | LeMagduCine

 

Dans la première adaptation de la nouvelle, c'est l'épouse du cow-boy vertueux qui vient à sa rencontre afin de lui porter secours, alors que dans le remake, c'est le fils aîné, William Evens, qui vient rejoindre de son propre chef son père dans son périple semé d'embûches en direction de Yuma. Dans la deuxième version, le père meurt sous les yeux de son fils -lequel fait montre d'un courage exemplaire-, après avoir accompli sa mission, escorter jusqu'au bout le criminel, ce qui n'est pas le cas en 1957 : le pater familias, non seulement s'en sort, mais atteint le but qu'il s'était assigné, sans l'aide active de sa progéniture, sous les yeux énamourés de madame. Dans les deux films, l'attente du train en direction de Yuma dans l'hôtel de Contention met nos nerfs à rude épreuve par le truchement d'un suspens parfaitement orchestré : un huis clos psychologique oppressant dans une chambre de l'établissement.

 

3h10 pour Yuma | 2008

 

Dans les deux films toutefois, l'on retrouve un thème très américain : la place centrale de la famille, dans un cas la présence indéfectible de l'épouse, dans l'autre le soutien actif et déterminant du fils. A l'instar de celui du rachat, plus précisément de la rédemption, laquelle peut prendre parfois aux États-Unis la forme du christian reborn -ce qui n'est pas le cas dans 3h10 pour Yuma. Quoi qu'il en soit, dans les deux versions, le hors-la-loi finit par capituler délibérément en se retournant contre son gang au profit de son gardien, pour des motifs éloignés, mais la personnalité irréprochable et téméraire de Dan Evens n'est pas étrangère à ce retournement inattendu de situation -Ben wade monte de lui-même dans le train qui l'emmène en prison dans la version de 2007. Un geste héroïque peut-être exécuté également dans le but de se rédimer des charges qu'on exerce à juste titre contre lui. Mais pas seulement : il est tenté dans la version de 1957 par un nouveau défi, s'évader un jour du pénitencier. Un choix plus trivial. On ne se refait jamais totalement.

 

3h10 pour Yuma. Cinéma - Rennes.maville.com

 

En outre, la force de la mise en scène s'exprime dans toute son habilité à la toute fin des films lorsqu'elle conduit le spectateur à éprouver une sympathie presque équivalente entre les deux principaux protagonistes, et par de subtiles écarts à les porter sur un chemin étroit où l'un et l'autre ne peuvent que transiger ou s'entre-tuer. La progression est alors à son comble.

 

3h10 pour Yuma (Delmer Daves, 1957) - La Cinémathèque française

 

Si le phallus est ce qui confère le pouvoir et la puissance au sujet masculin, force est de constater que Dan Evens en est quelque peu dépourvu, à telle enseigne que dans le remake de James Mangold, le cow-boy boîte, à la suite d'une blessure grave à la jambe lors des combats de la guerre de Sécession. Une claudication symbolique. Dan Evens ne parvient pas à faire vivre dignement sa famille, il est sous le joug du magnat du coin, Glen Hollender, un de ses créanciers, ménagé dans l'adaptation de 1957, campé en très sale type dans celle de 2007. Il se sent méprisé et par son épouse et par ses fils qui le jugent trop conciliant dans l'adversité. Sa virilité en prend un coup. D'autant que le cow-boy exemplaire est devenu un modèle pour les citoyens américains. Il doit toujours gagner. Il incarne des valeurs telles que l'individualisme, la justice, un courage inébranlable que le citoyen américain essaie d'imiter dans sa vie quotidienne.

 

3-h-10-pour-yuma - Lettre du cheminot

 

Le choix radical de convoyer un meurtrier prêt à tout jusqu'au train qui le conduira en prison, dépasse pour Dan Evens le simple fait de récolter 200 dollars au terme de pérégrinations redoutables et d'escarmouches meurtrières. Il s'agit surtout de se prouver à lui-même qu'il en est capable (une séquence épique de combats dans les deux films à la gare de Contention), afin de reconquérir auprès des siens une dignité qu'il pense avoir perdu en cow-boy désargenté et humilié, méprisé sournoisement par sa famille. A tel point qu'il en meure dans le film de James Mangold. A charge pour le fils, au départ fasciné par l'aura du tueur, de se montrer à la hauteur du geste paternel. Lourd héritage.

of

3h10 pour Yuma de Delmer Daves en VoD - LaCinetek

Publicité

Publié dans pickachu

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :