Ciné qua non : Le mélange des genres de M.Leclerc (2025)

Publié le par O.facquet

Le Mélange des genres - VILLERS-SUR-MER

Autant Le Nom des Gens en 2010 et La lutte des Classes en 2019, grâce à un mélange savant d'humour et de coups de griffes méritaient le détour, force est hélas de constater qu'à partir du Goût et les Couleurs en 2022, le cinéma de Michel Leclerc déçoit, preuve en est le frustrant Mélanges des Genres, récemment sorti en salles, dont on attendait beaucoup, trop sans doute. Le sujet s'y prêtait : la woke culture défraie la chronique, suscite bien des controverses, sans négliger le mouvement ME-TOO et ses répercutions tous azimuts.

 

LE MELANGE DES GENRES" de Michel Leclerc - Mons - Mons - Hainaut -  Projections - Out.be

 

A cet égard, de quels mélanges des genres est-il question dans le film ? De l'association bancale de la comédie de mœurs dramatique et sociale ? De la catégorisation binaire -masculin/féminin- qui met en place une différenciation sociale culturellement apprise mais calquée sur une différenciation biologique, celle de l'appareil reproducteur (ouf !) ? Voire l'amalgame de tout cela ? Michel Leclerc insidieusement brouille les pistes, de la même façon qu'il piste maladroitement les brouilles, passagères ou définitives de son petit théâtre. Son travail souffre d'un mal qui a eu pignon sur rue ces dernières années : le « en même temps » paralysant. De faiseur habile et piquant, le cinéaste s'est mué en faiseur à la fois maladroit et ennuyeux. Le film fait presque l'unanimité contre lui. Est-ce un gage de réussite ? Que nenni. C'est bien plus complexe que cela.

 

Le Mélange des genres" : une comédie policière burlesque sur les effets  #MeToo

 

Choisir de ne pas choisir. Si chez Jean Renoir tout le monde pouvait avoir ses raisons, les protagonistes dans son œuvre incarnaient, voire assumaient, cette propension avec une spontanéité sagace. C'est là que le bât blesse dans le Mélange des Genres (tourné à Dijon) où la caricature stérile le dispute au stéréotype le plus paresseux. Michel Leclerc donne aux spectateurs ce qu'ils demandent, alors qu'il s'agirait de leur offrir ce qu'ils désirent sans le savoir. L'art se doit de déranger. Ce qui est trop bien rangé ne suscite plus l'imagination. Au risque de voir la création dite artistique figer les idées fixes. C'est ici le cas.

 

Le mélange des genres (2025) | MUBI

 

Ce qui généralement est autrement plus profitable pour tout le monde. Affadir pour complaire, simplifier pour soustraire. Chacun au bout du compte repart insatisfait. Un équilibre roublard à somme nulle -déjà à la toute fin de La lutte des Classes, le réalisateur cherchait une improbable réconciliation, après avoir avec bonheur mis au jour les contradictions urticantes des bobos de gauche face à la scolarisation de leur progéniture.

 

Le mélange des genres

 

Le monde woke hurle à la trahison, quand leurs ennemis n'y trouvent finalement pas leur compte. Ce qui pourrait passer pour une réussite -chacun en prend pour son grade- n'est somme toute qu'une façon comme une autre de fuir les aspérités saillantes des enjeux que porte potentiellement le film. Et en effet il y avait de quoi dire et filmer au regard des débats sulfureux qui agitent à ce sujet le pays et le monde occidental plus largement.

 

Le mélange des genres (2025) - Bande annonce

 

Simone, un officier de police, est infiltrée dans un collectif féministe animé par Marianne (Judith Chemla), soupçonné de complicité de meurtre. Elle partage la vie d'un capitaine de police qui est également son supérieur hiérarchique (Vincent Elbaz). Lorsque Simone est soudain soupçonnée par le collectif d'être une taupe, elle se sert du premier venu pour lâchement se couvrir : Paul (Benjamin Lavernhe), la douceur incarnée, un bon papa inoffensif, naïf et bienveillant, d'un respect scrupuleux à l'égard de la gente féminine en général et de son épouse (Julia Piaton) en particulier, devient un coupable innocent tout désigné, la masculinité toxique patriarcale dans toute sa splendeur multiséculaire. Fui par les uns, vilipendé par les autres : Paul touche le fond. Se morfond. Étreinte par la culpabilité, Simone va s'efforcer de réparer sa faute. Ce qui est rare, donc à saluer.

 

Le Mélange des genres de Michel Leclerc (2025), synopsis, casting,  diffusions tv, photos, videos...- Télé-Loisirs

 

Une certaine critique a vu dans les portraits caricaturaux des différents protagonistes une symétrie vacharde synonyme d'équilibre et de qualité cinématographique. Nous avons relevé précédemment qu'il n'en était rien, que le film ne déplacerait aucune ligne, qu'au contraire il conforterait les uns et les autres dans leurs certitudes sclérosantes. Rien ne vient bousculer quoi que ce soit dans Le mélange des genres. Le créateur ne tranche jamais le cordon ombilical qui l'unit à ses créatures. Profitons-en pour établir une petite recension partielle, donc partiale, des caricatures susmentionnées.

 

Le 16 avril prochain sortira au cinéma le film “Le mélange des genres” avec  Léa Drucker et Benjamin Lavernhe. Découvrez la bande-annonce. – Bienvenue  sur le site de Médias Infos pour tout

 

Commençons par ce qui peut agacer le camp féministe. Marianne est d'une mauvaise foi et d'un autoritarisme qui fleurent bon le patriarcat honni. En outre, chacune des membres du collectif incarne un personnage bien typé dont elle ne s'extirpe jamais, ce qui suscite un ennui profond à la longue. Peu d'épaisseur humaine et intellectuelle, presque des nunuches qu'un monsieur pas encore déconstruit jugerait un tantinet hystériques. Elle mène des actions militantes à l'instar de carabins qui organiseraient une soirée déjantée à la fac de médecine. Peu de crédibilité et beaucoup de clichés malvenus. Et par dessus tout ce n'est même pas drôle et filmé au passage avec mollesse : les situations possiblement burlesques s'abîment souvent dans le ridicule -la séquence en compagnie des brebies, entre autres. Les dialogues sont d'une platitude confondante, à telle enseigne que le jargon woke est moqué sans finesse (apparition furtive et bavarde de Virginie Despentes), alors qu'il y avait de quoi faire, et que le cinéaste était attendu à cette occasion (Musique déconstruite de Vincent Delerm).

 

Rencontre avec Léa Drucker pour “Le mélange des genres”

 

Ajoutons que le soupçon qui pèse sur le collectif est lié à l'arrestation d'une femme régulièrement victime de viols conjugaux, laquelle aurait abattu son mari afin de mettre fin à son calvaire, après les refus répétés de la police d'enregistrer ses plaintes. On pense bien sûr à l'affaire Jacqueline Sauvage. Ce meurtre sert de colonne vertébrale au film, ce qui n'est sans provoquer une gène certaine, puisque cette violence faite aux femmes sert de simple prétexte scénaristique.

 

Cinéma : Le mélange des genres (comédie féministe craignos... mais pas que  ?)

 

Le personnage de Paul, l'homme déconstruit accusé à tort de viol, est plus niais que candide, il ne brille pas par l'acuité de sa vision du monde, sa femme même l'encourage à aller se coucher tant la gêne l'envahit durant une discussion animée entre amis. Confiné à des rôles plus que secondaires dans des spots publicitaires ou dans des pièces de théâtre où brille son épouse, une comédienne de talent, il apparaît plus benêt que maladroit. Sans oublier les inévitables lapsus : il se dit démoli plutôt que déconstruit avant de se reprendre in extremis. La déconstruction serait-elle à l'origine d'une forme d'abêtissement ? Méfiance.

 

"Le mélange des genres" avec Léa Drucker et Benjamin Lavernhe

 

Paul finit par coucher avec Simone, il en parle avec légèreté à son épouse qui prend cela le plus naturellement possible -elle est d'une empathie et d'une tolérance à toute épreuve. Monsieur fait tout à la maison. Un trésor. Une rareté dont on ne se débarrasse pas comme ça à la va vite. Des scènes presque oniriques incongrues, comme est saugrenu le clin d'oeil à Bertrand Blier, la toute fin de Calmos (1976), avec la visite de l'anatomie sexuelle féminine où Paul et Simone finissent par s'accoupler. Sans suite.

 

Le Mélange des genres » : Benjamin Lavernhe dans une comédie sur le  patriarcat qui rate sa cible

 

Les adversaires de la woke culture et autres contempteurs des dérives supposées du mouvement Me-Too sont caricaturés en brutes épaisses fascisantes armés de battes de base-ball et porteurs d'armes létales. Le procédé est un peu facile, disons même imbécile. C'est particulièrement excessif, donc insignifiant, cela n'apporte rien au débat, au contraire. Bien sûr le policier qui n'a pas cru bon de prendre la plainte d'une femme victime de violences conjugales n'est autre que le mari de Simone. Elle le quitte pour devenir fleuriste. On se pince, quitte à se faire mal. Il fallait oser. Le flower power est de retour.

 

Le Mélange des genres - Film (2025) - SensCritique

 

De là à dire, comme l'a fait à l'envi une certaine critique, que Simone, de flic aux obsessions supposément conservatrices, finit par adhérer aux idées néo-féministes du mouvement Les Hardies, il y a un pas à ne pas franchir. Ces critiques prennent leurs rêves pour la réalité : Simone mène une vie conventionnelle, soit, elle prépare le dîner et fait le service, il est vrai, ce qui ne fait pas pour autant de son ménage un modèle exemplaire du couple patriarcal, la quintessence du foyer arriéré, et d'elle une militante conservatrice aux convictions rétrogrades, tant s'en faut. Les nuances sont de taille. Elle quitte simplement son mari en apprenant qu'il est peut-être à l'origine d'un meurtre qui aurait pu être évité. Ce qui n'est pas tout à fait la même chose, convenons-en. Une rupture plus morale que politique.

 

 Le mélange des genres de Michel Leclerc avec Léa Drucker, Benjamin Lavernhe  - Bande annonce - YouTube

 

Sans oublier le quarteron de policiers prisonniers de vieux réflexes sexistes, sermonnés par une jeune recrue de sexe masculin qui quotidiennement tente de les déconstruire en récitant une leçon trop bien apprise. Un psittacisme sermonneur à la limite du supportable. De nouveau cela ne prend pas, donc. Du police-bashing bien vain. Du balisé sans surprise. Un pas de plus et nous nous retrouvions dans Les Gendarmes de Saint-Tropez. Pour le reste, après moult péripéties, tout est bien qui finit bien.

 

Photo du film Le Mélange des genres - Photo 6 sur 7 - AlloCiné

 

Propos souvent indigent, invraisemblances scenaristiques, mise en scène balourde, dialogues paresseux, direction d'acteur bornée : le cinéma de Michel Leclerc vaut bien mieux, vraiment. Pour le moment, le cinéaste futé et le film perspicace sur notre temps se font toujours attendre ; ils montreraient sans faux-fuyant et nul préjugé, autant que faire se peut, les contradictions politiques et culturelles qui agitent et divisent nos sociétés. Dans l'ignorance de l'art de décevoir et d'amoindrir qui satisfaisait certains esprits frileux. Faisons preuve de patience.

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Publié dans pickachu

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