La Shoah et sa représentation cinématographique (suite).

Publié le par O.facquet

La Zone d'intérêt - Le Gyptis

à ma fille Lucie, pour la relecture et les conseils avisés

 

Le consensus semble définitivement se faire autour de La Zone d'Intérêt de Jonathan Glazer, apparemment irréprochable : le film est une réussite formelle incontestable, à cet égard peu contestée (à l'exception des Cahiers du Cinéma). Le récalcitrant se voit infliger une solitude intellectuelle stimulante, qui n'est pas sans rappeler celle endurée lors de la sortie de La Vie est Belle de Benito Benigni en 1998. N'importe ! On se pose en s'opposant, non ?

Quelques pistes de réflexion s'ouvrent devant nous. Il faudra dire pourquoi sans doute les pitreries primesautières et les préciosités esthétiques concentrationnaires au mieux peuvent irriter, au pire répugner. Il s'agira de préciser de quelles façons les deux films susmentionnés offrent des images de substitution à celles qui se sont imposées à juste titre après l'ouverture des camps nazis, au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

 

La vie est belle », de Roberto Benigni - Films dramatiques : les 15 films  qui nous arrachent une larme à tous les coups - Elle

La Vie est Belle de R.Benigni

 

Les cinéastes George Stevens et Samuel Fuller, en 1945, caméra à l'épaule, filment l'horreur qu'ils découvrent, l'univers concentrationnaire et les centres de mise à mort immédiate nazis, en compagnie de l'armée des États-Unis d'Amérique en passe de libérer l'Europe de l'Ouest. John Ford s'occupera du montage : le tout servit de preuves en images lors du procès de Nuremberg. Il était hors de question à l'époque de ne pas affronter de face une humanité abîmée et défigurée. Rien que pour rendre hommage aux millions de victimes de la terreur nazie. Ne pas biaiser, euphémiser, esquiver ou édulcorer. Surtout ne pas insulter l'avenir. Claude Lanzmann s'en souviendra.

 

Filming the Camps, from Hollywood to Nuremberg : John Ford, Samuel Fuller, George  Stevens - Mémorial de la Shoah Mémorial de la Shoah

George Stevens et son équipe

 

En 1955 les non-images de Nuit et Brouillard d'Alain Resnais voient le jour (lire à ce sujet Nuit et Brouillard : un film pour l'histoire de Sylvie Lindeperg, 2007). Jean Cayrol, écrivain et ancien déporté, a écrit un texte qui doit absolument coller aux images atroces qui ont défilé sur la table de montage. Le comédien Michel Bouquet enregistre la lecture comme dans un cauchemar. Le film est sélectionné au Festival de Cannes l'année suivante. Depuis chaque spectateur sera pris entre le malaise physique que procurent ces images, et l'impératif, néanmoins, de les regarder. Un souvenir-écran pour beaucoup -une scène primitive pour d'autres.

 

Fiche Cinéma - ALAIN RESNAIS - NUIT ET BROUILLARD - 1955 | eBay

 

Il devient le film de référence sur le sujet, un bouclier à sa manière contre toutes formes de négationnisme et d'appel à la violence raciale. Il semble ne plus l'être. La question de l'immontrable et de l'innommable reste toutefois d'actualité, malgré tout, et sans doute plus que jamais.

Pendant Longtemps les autorités françaises, pour une fois avisées à ce sujet, face à tout fait divers antisémite, recommandaient en catastrophe le film de Resnais pour ses vertus d'exorcisme, une forme d'antidote miraculeux face à la récurrence du mal. Jadis. Un passage comme un autre à l'âge adulte : un rite d'initiation. Autrefois.

 

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Les camps, plus encore le centre de mise à mort, ne paraissent aujourd'hui soutenables du regard que sous la forme du conte, de l'apologue (Benigni), voire par un biais périphérique (le dispositif de Jonathan Galzer et son coup d'oeil enjoliveur, celui de Laszlo Nemes et son Fils de Saul inclusif en 2015).

 

Nuit et brouillard (Alain Resnais, 1955) - La Cinémathèque française

Nuit et Brouillard

 

Le savoir macabre et imparable de Nuit et Brouillard est devenu en quelques années seulement un repoussoir, les empilements de cadavres, les lunettes et les dents forment désormais un hors-champ embarrassant, et la palissade du jardin de la famille Höss nous protège -nous dissocie- à présent de l'humanité à jamais dénaturée, nous dispense ainsi de tenter de montrer l'irreprésentable, l'indicible, à savoir d'être cruel, au profit d'une obscénité formelle superflue. Qu'apportent en effet à l'art et à la connaissance de la folie nazie la performance douteuse de Jonathan Glazer ? Les vaines gesticulations de Roberto Benigni ?

 

Holocauste, série TV de 1978 - Télérama Vodkaster

 

Les écrits faurissonniens (désir qu'il n'y ait pas eu pas de chambres à gaz, pas de solution finale, et, peut-être, de camps) sont contemporains de la diffusion en Europe et en France de la série américaine Holocauste (1979) de Marvin Chomsky, avec ses figurants trop bien nourris et son humanisme bavard passe-partout, comme le retour d'un antisémitisme décomplexé trans-partisan est contemporain de la période qui s'étend de la sortie de La vie est Belle à celle de La Zone d'Intérêt. Cachez ces horreurs que nous ne saurions voir, à tout le moins travestissez-les. Avec la forclusion qui s'en suit : un retour nauséabond du refoulé. La violence antisémite connaît sur le continent une recrudescence angoissante dans l'histoire désespérante de la tribalisation du même (voir Die Sache mit den Jugen -Videos der Sendug/ARD Mediathek).

 

Critique : La Zone d'intérêt, de Jonathan Glazer - Critikat

La Zone d'Intérêt

 

Qu'avons-nous à gagner, devant la Shoah et sa représentation cinématographique, à être esthétiquement séduits ?

Voyez ce travelling latéral appuyé dans le jardin de Rudolf et Hedwig Höss, à l'instar du travelling de Kapo, que le cinéaste Jacques Rivette trouva abject en 1960, lorsqu'un mouvement de caméra à la fin du film de Gillo Pontecorvo recadre le cadavre d'une déportée sans vie sur les barbelés électrifiés : deux facilités formelles criminelles, deux informations complices, qui ont à voir avec la morale, puisque la forme n'est rien d'autre que le fond qui remonte à la surface.

 

Le travelling de Kapò»: comment Rivette nous a fait réfléchir sur la Shoah  au cinéma | Slate.fr

Le travelling de Kapo

☼ Rivette Jacques [01] « Kapo » de Pontecorvo et « Nuit et brouillard »  d'Alain Resnais. Un film sur les “ camps de concentration ” peut-il être  artistique ? [art, morale, réel] - Archipope Philopolis

 

Le travelling de Jonathan Glazer le long du mur-frontière qui sépare les Höss de l'horreur suggère au spectateur qu'il en sera également protégé une heure cinquante minutes durant. Après ce tour du propriétaire, il lui reste à suivre les déambulations de quelques rats de laboratoire nazis emmurés, au faîte de leur puissance dans un rêve éveillé de parvenus petits-bourgeois. Malaise. Ici et là l'oubli coupable de la distance juste. Et si tout cela ne me regardait pas ? Avec ce sentiment étrange de se sentir dé-placé.

 

cinéma

La Zone d'Intérêt

 

Maintenir en outre le spectateur aux limites du camp comme le fait Jonathan Glazer (le fameux dispositif immersif ; moins voir le film que le vivre), avec comme unique horizon un paysage sonore, c'est provoquer stérilement (un zeste de perversité?) le mélange de répulsion-fascination de nos sociétés démocratiques, pour des cas limites situés aux extrêmes de notre nature pacifique et de notre quotidienneté assagie.

 

La Zone d'intérêt” : mieux comprendre le succès surprise du film de  Jonathan Glazer

La Zone d'Intérêt

 

Toute forme est un regard qui nous dévisage. Et il existe une violence formelle, laquelle a un fond.

Un mot encore sur une des séquences de La Zone d'Intérêt. Un des rejetons de la famille Höss, un très jeune garçon, joue dans sa chambre ; il entend à proximité un déporté martyrisé hurler de douleur hors cadre : il mime et commente la scène avec ses soldats de plomb. Une volonté inconsciente d'infantiliser un spectateur jugé à présent incapable de braver le mal ?

 

Sur l'image des camps - de Rivette (De l'abjection) à Lanzmann (...) -  Philippe Sollers/Pileface

Le numéro 120 des Cahiers où figure l'article de Rivette : De l'abjection.

 

Jacques Rivette écrit dans Les Cahiers du Cinéma : « Il est des choses qui doivent être abordées dans la crainte et le tremblement ; la mort en est une, sans doute ; et comment, au moment de filmer une chose aussi mystérieuse, ne pas se sentir un imposteur ». Il parle d'or. Disons que la Shoah en est une autre. Chaque communauté humaine adopte son propre sacré a écrit Régis Debray, et il nous revient peut-être d'en prendre soin avec une infinie précaution -si besoin est. Existe-t-il toujours un indice quelconque d'abjection dans nos productions dites culturelles ? Ou bien tout a-t-il été versé dans un relativisme exclusif ?

 

Band of Brothers" Why We Fight (TV Episode 2001) - IMDb

Band of Brothers

 

Dans l'épisode neuf, intitulé Pourquoi nous combattons, de la série Band of Brothers, créée et produite par Tom Hanks et Steven Spielberg, diffusée en France en 2001 sur le service public, l'armée américaine, après avoir libéré un camp de concentration en Allemagne (destiné à recevoir des internés juifs), contraint les habitants de la ville voisine, hommes et femmes confondus, lesquels bien entendu n'avaient rien vu, rien entendu, ni rien senti, à enterrer à la main les corps jonchant le sol. Elle fit de même dans maintes endroits tout au long de la libération de l'Allemagne. Une leçon de choses.

 

Band of Brothers - Why We Fight

Band of Brothers

 

La Vie est Belle (et ses beautés parasites) en son temps déjà offrit des images de substitution à des sociétés occidentales frappées de mélancolie démocratique et de lassitude, tout à la fois, devant les images du processus concentrationnaire et exterminateur (précisons que l'immense Emre Kertesz, écrivain hongrois, Prix Nobel de littérature en 2002, et survivant des camps de la mort, avait apprécié le film ; en tenir compte). Au risque de brouiller ce qui fait l'unicité du génocide des Juifs d'Europe, la solution finale. Une deuxième victoire pour les bourreaux ?

 

The Day the Clown Cried (1972, unfinished) – Senses of Cinema

The Day the Clown Cried

Le grand Jerry Lewis (Joseph Levitch), acteur et cinéaste juif américain, tenta de faire entrer un clown dans un camp avec The Day the Clown Cried en 1972 : le film ne sortira jamais, ce qui lui confère depuis une réputation de film maudit. Jerry Lewis a-t-il jugé l'entreprise douteuse ? Il semblerait. D'autres par la suite montreront moins de scrupules.

Pour Hannah Arendt, de surcroît, le camp des régimes totalitaires ne désigne pas en effet un degré ou une étape de plus dans les conditions de la mise à l'écart d'une certain nombre de populations, mais une rupture franche avec toute forme d'organisation militaire ou de système punitif, l'envers d'un régime de fonctionnement politique traditionnel. Et le processus d'extermination des Juifs, la Shoah (SK), comme l'ont démontré les historiens Joël Kotek et Pierre Rigoulot dans leur ouvrage Le Siècle des Camps (2000), échappe, stricto sensu, au système concentrationnaire nazi (KZ) : les déportés devaient être exterminés par gazage dès leur arrivée.  Or, de la Roumanie en décembre 1990 à des conflits récents, chacun dorénavant réclame son dû en termes de génocide. La confusion gagne du terrain.

 

Nuit et brouillard (Alain Resnais) | PointCulture

Nuit et Brouillard

D'autre part, d'aucuns susurrent que Nuit et Brouillard ferait démesurément la part belle à une émotion culpabilisatrice au détriment de la raison, donc d'une approche analytique de l'espace-camp SS. Le film maintient au contraire un juste équilibre, et si culpabilité il y a, elle est simplement celle d'appartenir à l'espèce humaine qui a été capable du pire, d'une humanité capable d'un crime contre elle-même (Serge Daney). Nuit et Brouillard campe aux limites d'une humanité suppliciée ; les distances posées entre le sujet filmant, le sujet filmé et le sujet spectateur s'imposaient. Comme l'a exprimé récemment le photographe Paolo Roversi : « il faut faire attention à ne pas polluer le monde d'images qui ne servent à rien ».

 

 

Amazon.fr - Nuit et Brouillard: Un film dans l'histoire - Lindeperg, Sylvie  - Livres

 

Notre condition de modernes commençait manifestement, à la fin du siècle dernier, à vouloir rompre avec la dimension décivilisatrice d'Auschwitz, après les tranchées sanglantes de la Grande Guerre, pour renouer à nouveau avec les certitudes apportées par les Lumières et le processus de civilisation des mœurs cher à Norbert Elias, et s'y sentir bien à l'abri, en somme se mettre au vert : cultiver son jardin. Loin de la Shoah comme métaphore de ce dont l'humanité fut et reste capable (Serge Daney).

 

Nuit et Brouillard

Nuit et Brouillard

 

Un horizon de vie qui nécessitait et exige toujours des images de substitution en lieu et place de celles de la barbarie radicale. Le philosophe Jean-François Bossy évoque ce flux dans son ouvrage La Philosophie à l'épreuve d'Auschwitz : Les camps entre Mémoire et Histoire paru en 2014 : « Alors l'hypersensibilité proclamée de nos délicats organismes post-modernes, post-politiques, post-démocratiques, revenus de tout, se révèle ici pour ce qu'elle est en vérité : une hypo-sensibilité à l'exigence du savoir, voire une persistante volonté de ne pas savoir, ou de ne pas y aller voir, aujourd'hui comme hier, aggravée par le sentiment que tout cela nous échappe ». Et Jonathan Glazer accompagne davantage cette cécité qu'il ne l'interroge. Qui plus est, la mettre sur le même plan que celle d'un couple nazi, ne laisse pas d'étonner.

 

l'atelier documentaire

 

En attendant, revoir le trop méconnu Train de Vie de Radu Mihailenau sorti en 1998 (un conte concentrationnaire qui sonne juste), La Liste de Schindler de Steven Spielberg, injustement dévalué, sans oublier À Pas Aveugles, le documentaire de Christophe Cognet réalisé en 2021, puis partir à la recherche de Mr Skeffington, de Vincent Sherman, tourné en 1944, on peut y suivre un Juif américain, émigré en Europe, interné dans un camp, et qui y survit tout en devenant aveugle et considérablement diminué, dénicher enfin Tarass l'Indompté, un film soviétique de 1945, et La Dernière Étape de la cinéaste polonaise Wanda Jakubowska, sorti en 1947, peut-être le premier film de fiction sur Auschwitz où la réalisatrice fut internée pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour mémoire.

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Train de vie de Radu Mihaileanu (1998) - Unifrance

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Publié dans pickachu

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