Bankable : La Banquière, avec R.Schneider, de Francis Girod (1980)

Publié le par O.facquet

La Banquière en DVD : La Banquière - AlloCiné

 

Il était une fois une actrice à la beauté têtue sur qui en dire trop expose à d'inévitables platitudes, pas assez conduit à une pénible frustration. Choisir prudemment la circonspection, donc.

Le 8 mars France 5, a eu la bonne idée de programmer à 21h La Banquière de Francis Girod, sorti en 1980, avec Romy Schneider.

Un film français engagé, sans être militant, féministe universaliste, et particulièrement daté, au sens où il est le miroir fidèle de l'époque à laquelle il a été tourné, c'est-à-dire la fin des années 1970, l'orée des années 1980. Le fond de l'air pour quelques temps encore est rouge (pâle), le giscardisme agace, le gaullisme s'étiole, le communisme s'effrite, des intellectuels germanopratins pétitionnent, la gauche post-soixante-huitarde promet des lendemains qui chantent, les affaires salissent un monde politico-financier essoufflé : le cinéma hexagonal s'en fait parfois l'écho ; La Banquière relève de cette aspiration cinématographique pour la mise à l'index d'un monde politique dépassé, injuste et partiellement corrompu -l'usure du pouvoir, joies de l'alternance.

 

La Banquière - Les Programmes - Forum des images

 

Francis Girod se veut certainement davantage le peintre critique de son temps que l'historien consciencieux d'une époque révolue, bien qu'il se soit inspiré de la vie de Marthe Hanau, pour écrire son scénario.

Nous sommes à la toute fin de la Belle Époque. Issue d'un milieu modeste, la petite bourgeoisie juive commerçante parisienne, la jeune et ravissante Emma Eckhert (Romy Schneider) commence sa carrière comme employée dans la chapellerie familiale, où l'ennui lui tient lieu pour le moment de compagne -elle se rattrapera.

 

La Banquière (Francis Girod, 1980) - La Cinémathèque française

 

La Première Guerre mondiale vient rebattre les cartes. Au début des années folles, en 1921, ses amours lesbiens lui font connaître ses premiers ennuis avec la police puis la justice, elle fume en public, ne porte ni corset ni voilette, au grand damne de sa mère, mais avec la bénédiction paternelle, un humaniste. Un chic type qui l'encourage à persévérer dans son être. Ils finiront par s'habituer, pense-t-il.

 

La Banquière" : Romy Schneider, une amazone de la finance – L'Express

 

Son mariage arrangé avec Moïse Nathanson (l'excellent Jacques Fabbri), un ami de la famille plus âgé qu'elle, ne met pas un terme à son commerce passionnel avec Camille Sowcroft (Noëlle Châtelet, née Noëlle Jospin, sociologue), la fille d'un bijoutier fortuné, qui l'aide à s'installer en lui prêtant des sommes rondelettes. Emma parvient à faire fructifier cette aide pécuniaire grâce à d'audacieuses opérations boursières. Quant au mari, il se pliera de bonnes grâces jusqu'au bout aux moindres caprices de son épouse. Un patriarcat vacillant. Les temps sont durs.

Emma est devenue en 1929 sur la place de Paris une banquière reconnue et crainte, une femme de presse dans le vent à la tête d'un journal financier spécialisé dans l'épargne populaire, une ascension et une réussite fulgurantes, voire insolentes, à l'image de son entourage (Dévoluy, Thierry Lhermitte, déjà impeccable), une fortune soudaine qui déchaîne des haines inexpiables, à l'instar de l'antipathie que lui voue le banquier vorace Horace Vannister.

 

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L'homme d'affaires intervient auprès du Président du Conseil, marqué à droite, Raymond Préfailles (Yves Brainville, inspiré de Raymond Poincarré), pour faire interdire les affaires d'Emma Eckhert et la poursuivre en justice. Sur ces entrefaites, Emma se découvre bisexuelle, délaisse Camille, tombe amoureuse du jeune Rémy Lecoudray (Daniel Mesguich), un jeune progressiste ambitieux qui va un temps servir les projets de son amante. Sa femme, Colette Lecoudray (Marie-France Pisier), et Emma vont sensiblement se rapprocher au fil des mois.

Après un procès arbitraire, un passage en prison éprouvant, une tentative de suicide, suivie d'une rocambolesque évasion, Emma est libérée après l'arrivée au pouvoir d'une majorité de centre-gauche, grâce surtout à l'insistance amicale de son volubile avocat (Jean-Claude Brialy, égal à lui-même).

 

Banquière (La) - Tamasa Distribution

 

Emma recouvre la liberté, mais lors d'un meeting où elle est venue expliquer aux épargnants qui lui avaient fait confiance comment elle allait les rembourser, elle est assassinée par des séides stipendiés par Horace Vannister (Jean-Louis Trintignant), via son homme de main : Duclaux, joué par un Daniel Auteuil en devenir. Les affaires sont les affaires.

 

Trintignant Jean-Louis - Mémoires de Guerre

 

Le film à sa sortie rencontre son public : les spectateurs sont au rendez-vous, plus de deux millions rapidement. Pourtant force est de constater qu'il est quelquefois difficile d'accès : des dialogues parfois sibyllins, une direction d'acteur incertaine, des ellipses hardies, des allusions implicites, des références historiques à foison, un récit erratique, un montage complexe, rien ne prédisposait apparemment La Banquière à la popularité, laquelle s'explique certainement par la dextérité avec laquelle il lorgne ici vers le film d'auteur, là vers le cinéma dit grand-public, et trouve en définitive un équilibre hésitant qui en fait sa force et son originalité.

 

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Une brillante distribution certainement explique également le succès du film de Francis Girod. On ne dira jamais assez aux jeunes gens combien l'aura de Romy Schneider illumina l'époque. Sa place dans un casting agissait tel un aimant profitable. Le public se déplaçait pour la voir, souvent pour ne voir qu'elle. Un cas unique dans l'histoire du cinéma français. Une star. Elle est en outre ici accompagnée d'une kyrielle d'acteurs de talent, Claude Brasseur (le juge Largué), pour ne citer que lui, est du nombre, bien sûr. D'autant que le film en costumes, à forte connotation sociale, le costuma-drama, hier comme aujourd'hui, reste un genre apprécié, ici et ailleurs. A ce sujet, le travail sur la photographie, les décors et le son a été particulièrement salué. Sur une musique inspirée d'Ennio Morricone.

 

Ne ratez pas : "La banquière"

 

La Banquière, sans être militante, est une œuvre engagée, le film prend parti entre les images, en filigrane. Il fait écho aux préoccupations du moment héritées, entre autres, des convulsions de Mai 68 : la lutte contre l'homophobie et l'antisémitisme -que Romy Schneider incarne avec conviction mais élégamment-, la satire d'un monde patriarcal caricatural, la libération sexuelle et ses fantasmes, la lassitude devant des scandales politico-financiers à répétition (morts suspectes de ministres), la dénonciation d'inégalités sociales insupportables, l'ensemble (social et sociétal entremêlés) résonne aux oreilles d'un pays prêt à se donner à une union de la gauche impatiente -François Mitterrand sera élu Président le République l'année suivante. La gauche n'avait pas exercer le pouvoir en France depuis 23 ans. Ni en avance ni en retard, le film arrive juste à l'heure : Emma Eckhert se bat pour les classes moyennes de son temps, devenues les forces vives de la France de la fin des années 1970, qui se reconnaissent alors dans ce miroir qu'on leur tend ; ça tombe bien. Ce ciné-roman est un des meilleurs de Francis Girod. Le plaisir fut immense.

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La banquière

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Publié dans pickachu

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