Corps en saignant : Ecrire pour exister (2007) de R. Lagravense

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Il fallait bien qu'un jour nous en parlions, après quelques années de procrastination cinéphilique erratique, comme ils disent. Un film vu en famille, jadis. Il fit son petit effet à l'époque, jamais démenti depuis. En dire quelques mots. Une longue, très longue gestation.
Freedom Writers (Écrire pour Exister in french), donc, un film américain de Richard Lagravense, sorti en 2007, basé sur des faits réels comme ils disent, vu une centaine de fois au moins, sans mentir, ou presque.

Une jeune diplômée en droit, Erin Gruwell (Hilary Swank, dont le talent n'a d'égal que sa beauté), issue d'une bonne famille intellectuelle démocrate de Californie -fraîchement mariée à un séduisant architecte qui se cherche (Patrick Dempsey, de Grey's Anatomy, il va pourtant la perdre), tout deux à peine trentenaires sans enfant, ni animal domestique-, se choisit un destin : encouragée par l'affirmative action, elle sera professeurs de lettres dans le lycée Wilson de Long Beach dans le comté de Los Angeles, campé dans un quartier défavorisé, dit sensible par chez nous, déchiré par la violence et les tensions ethniques, un établissement scolaire où les différentes communautés au mieux se regardent en chien de faïence, au pire s'entre-tuent : ceux du ghetto où survivent les afro-américains, le petit Tijuana, le pays de Blanche Neige (ainsi nommé dans le film) et le China Town. Pour schématiser.
À noter que l'acteur et chanteur et de R'n'B nord-américain Mario Dewar Barrett interprète un Andre Bryant tout à fait convainquant.

Nouvellement venue, la jeune enseignante sans expérience doit affronter la rage sans but d'une jeunesse dressée avec le poing, sans repère ni cadre, où le gang mortifère sert souvent de famille de substitution, des élèves prêts à s'affronter au moindre prétexte. Elle doit également lutter contre le système et l'indifférence hiérarchique, comme ils disent.

Erin Gruwell, professeure, et les acteurs
Face à de jeunes gens plongés dans un quotidien fait de coups de feu, de violences domestiques et de meurtres en tous genres, des adolescents privés de livres et de poèmes, Erin Gruwell tente de faire comprendre à ses élèves qu'il ont un besoin urgent de mettre des mots sur les maux, sur leurs maux, pour une délicate reconquête de leur amour propre. Une thérapeutique.
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La professeure, d'abord à travers l'usage habile de la parole, après moult péripéties, va les amener à écrire leur propre histoire (et écouter au passage celles de leurs camarades), en nouant avec la classe, au fil des mois, un lien particulier, un rapport de confiance réciproque, parce que c'était elle, parce que c'était eux, à un moment particulier de leur existence. Constatons toutefois qu'Erin Gruwell élève la rouerie pédagogique au rang des beaux-arts (le stratagème de la ligne, entre autres).
Un travail qui va déboucher sur un divorce (les moments faibles du film) et la publication d'un ouvrage qui va devenir aux États-Unis un best-seller, l'écriture comme exutoire : The Freedom Writers Diary., dont le film est une adaptation dans l'ensemble plutôt réussie, malgré quelques facilités hollywoodiennes qu'on voudra bien pardonner -tout parfois se passe trop bien.

D'autre part, la bande son est d'une redoutable qualité, le rap des années 1990 électrise de part en part le film, avec entre autres : Cypress Hill, Pharcyde, Common et Will I am, Tupac Shakur, Gangstarr, ou Naughty by Nature, du lourd et du talentueux, mais précisons que la liste est certainement lacunaire.
Force nous est de rappeler le contexte dans lequel se déploie le récit : le film se situe à la suite des émeutes de 1992 à Los Angeles, lesquelles ont débuté le 29 avril 1992 après qu'un jury composé de blancs, d'un asiatique et d'un latino, a acquitté quatre officiers de police accusés d'avoir sévèrement passé à tabac un automobiliste noir américain, Rodney Glen King -les faits ont été filmés. Entre cinquante et soixante personnes furent tuées durant ces émeutes qui durèrent six jours, on dénombra, après le déploiement de la police et de la garde nationale, quatre mille arrestations et des dommages matériels s'élevant entre 800 millions et un milliard de dollars. Il y eut plus de 3600 départs de feu, réduisant en poussière 1100 bâtiments. L'écrivain américain Ryan Gattis en parle très bien dans roman Six Jours publié en 2015.
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Freedom Writers serait aujourd'hui vomi par la culture woke venue d'outre-Atlantique. Le film en effet lorgne moins vers une French Theory mal digérée (exit donc Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Jean Baudrillard ou Judith Butler), qu'en direction de l'intégration laïque à la française, c'est sa french touch universaliste (Robert Badinter).

Prenons au débotté quelques séquences marquantes.
Au regard de l'antisémitisme assumé, vindicatif, voire agressif qui règne sur nombre de campus américains, le travail de l'enseignante sur la Shoah, la visite du centre Simon Wiesenthal à Los Angeles, les dîners avec des rescapés des camps, et la lecture du Journal d'Anne Frank, en révulseraient désormais plus d'un(e). Sans compter que les élèves et Erin Gruwell parviennent à faire venir d'Europe Miep Gies, une femme désormais très âgée, qui a autrefois caché au risque de sa vie la jeune Anne Frank et sa famille pendant la Seconde Guerre mondiale. En vain.

Andre Bryant
Pour remettre de l'ordre dans son cours, perturbé à la fois par les invectives inter-ethniques, les bavardages intempestifs ou les insultes xénophobes (en l'occurrence un dessin), la professeure redistribue les cartes, rien d'autre qu'un new deal salvateur, tous sont appelés à changer de place manu militari : il n'est plus question à présent en classe de tenir compte du sexe, de l'origine ou de la religion supposée de celui-ci ou celle-là. La prof leur lance, satisfaite de son coup, et un brin provocatrice : « Alors, tout le monde est content des nouvelles frontières ? ». Il faut aimer le mouvement qui déplace les lignes.

Le communautarisme à l'anglo-saxonne est ici battu en brèche. Le melting-pot made in France, et sa laïcité universaliste, est soudain à l'honneur, et ça marche, au grand damne de ses contempteurs protéiformes, ici et ailleurs. Les mots aujourd'hui à la mode -racisé et genré par exemple-, les tics d'écriture (l'inclusive), et les expressions comminatoires (l'intersectionnalité des luttes), n'ont pas encore droit de cité. Pourtant tous (et toutes) auront leur bac et iront à l'université, garçons et filles. Ce qui les rapproche finit par prendre le dessus sur ce qui les divise. Une mixité en actes. Comme quoi.
Un mot encore.
Une séquence vient enfoncer le clou. Il faudrait l'analyser plan par plan tant elle en impose.

Eva Benitez
Eva Benitez, une élève d'origine mexicaine, témoigne à décharge d'un jeune afro-américain accusé à tort d'être à l'origine de l'homicide d'un jeune homme d'origine cambodgienne, et à charge contre son petit ami Paco, l'auteur du crime, faisant ainsi fi de sa fidélité et de son inféodation à son gang, foulant aux pieds par là-même un communautarisme étouffant, pour faire prévaloir avec courage, obstination et lucidité, la justice sur son clan. Nouvelle victoire sans contestation de l'universalisme abstrait (de Voltaire à Jaurès).

Si le film parfois peut apparaître comme un brin démagogique (un seul élève connaît le sens du mot holocauste : un dénommé Ben Daniels, le seul élève non racisé de la classe), il tire par les temps qui courent sa force d'une ténacité exemplaire à vouloir faire vivre à l'école un universalisme républicain qui a fait ses preuves. Victoria, afro-américaine d'abord scolarisée dans la classe d'élite, est invitée à donner son avis sur La Couleur Pourpre d'Alice Walker, un roman sorti en 1982, ce qui la conduit à se demander à quel titre elle pourrait se transformer en porte-drapeau de la cause noire.
Un dernier mot.
Nulle maison d'édition vouée à la littérature jeunesse n'a souhaité en France publier jusqu'à ce jour The Freedom Writers Diary. Allez savoir pourquoi.
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La vraie Erin Gruwell et ses élèves