Un passé qui ne passe (toujours) pas: Stella, une vie allemande de Kilian Reidhof (2024)

En pleine fièvre renaissante d'antisémitisme hexagonal, Stella, une vie allemande, du cinéaste et scénariste allemand Kilian Reidhof, sorti récemment, ne laisse pas indifférent.
Moins par la qualité du film, très inégale, au propos rarement convainquant, que par le sujet abordé. Kilian Reidhof s'attaque en effet à un tabou certainement trop délicat pour lui : le biopic de Stella Goldschlag qui collabora à la traque de Juifs clandestins cachés dans la capitale allemande pendant la Seconde Guerre mondiale.

À Berlin dans les années 1930, malgré l'ensemble des mesures répressives, portée par un fort désir de vivre, une jeune femme pleine de promesses, Stella, belle et talentueuse, qui s'imagine un avenir de chanteuse de Jazz à Broadway, voit ses projets contrariés par la haine nazie. Stella en effet est juive ; elle vit chez ses parents qui n'ont pas pu quitter l'Allemagne faute de visa. Par le truchement d'une ellipse brutale, nous la retrouvons flanquée de sa famille, dans un travail à la chaîne au sein d'une usine d'armement, vêtue d'une combinaison grise, une étoile jaune cousue à gauche. Le visage souillé, le corps éreinté, la beauté blonde à la plastique aryenne a rapidement perdu de sa splendeur. De La La Land au Pianiste, la transition est violente, sans concession.

Stella finit par entrer dans la clandestinité, fabrique de faux papiers, les vend, une activité maffieuse, loin de l'héroïsme des vrais résistants. Elle est arrêtée. Le film bascule soudain. Afin de sauver les siens, et de se sauver au passage, après avoir été torturée, Stella cède à ses bourreaux, devient informatrice auprès de la Gestapo, une espionne et un appât, donc la responsable de plusieurs centaines d'arrestations et de déportations entre 1943 et 1945. Une véritable tragédie coupable, comme on dit.

Le spectateur se retrouve dans une position morale inconfortable, devant un personnage à la fois coupable d'immoralisme et victime de la perversité nazie. Ce spectateur a beau se remémorer les paroles de la chanson de Jean-Jacques Goldman Né en 17 à Leidenstadt, la ritournelle ne fait rien à l'affaire, car à la question qui nous est posée entre les images, Et vous, qu'auriez-vous fait ?, l'embarras est de rigueur -comme toujours. Et pas qu'un peu. Allez savoir ! semble à cet égard l'unique réponse qui s'impose. Et pour cause. Au risque sinon d'une forfanterie éhontée, osons l'avouer.

D'où une prudence élémentaire, des questions préalables que ne semble pas s'être posé le réalisateur. En somme, comment faire alterner sans fausse note, effets identification (pour la victime) et mépris (pour la délatrice), et quelle place accorder au spectateur dans cette dialectique infernale, deux interrogations éminemment éthiques. Des questions qui s'imposent à tout cinéaste.
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Nous placer dans l'obligation de méditer sur pareil destin -la perte du sens moral et la traîtrise envers ses coreligionnaires-, avec un tel dispositif narratif, c'est demander l'impossible, se montrer finalement pernicieux, et s'assurer de faire fausse route, de passer à côté de son sujet, mal le traiter et le maltraiter. C'est exiger de Paula Berr (Stella) une interprétation binaire, la faisant osciller continuellement de la terreur la plus glaciale à l'indignité la plus monstrueuse, sans juste milieu, à équidistance des extrêmes, un choix qui serait pour le coup autrement plus exigeant, bien plus difficile à mettre en oeuvre, reconnaissons-le, le seul pourtant qui aurait pu laisser voir qui fut peut-être Stella Goldschlag à cette époque, dans l'espoir d'approcher sans jamais l'atteindre la vérité insondable d'une personne quelconque dans un contexte qui ne le fut pas. Et conjurer la dilution du particulier dans le général.
Ceci posé, nous ne saurons finalement pas grand chose des doutes qui l'assaillent à coup sûr, de la culpabilité qui ronge, du désarroi qui consume, seule sa peur panique d'Auschwitz nous parvient.

Il ne s'agit pas bien entendu de fuir la confrontation avec les figures les plus repoussantes de l'Histoire, et se limiter ainsi paresseusement à celles des justes parmi les probes, évidemment. C'est d'un choix de mise en scène qu'il est question ici. En d'autres termes, préférer un angle d'attaque plutôt qu'un autre, le mieux à même de répondre aux défis artistiques, moraux, philosophiques ou historiques que chaque réalisateur s'est fixé préalablement. Celui choisi par Kilian Reidhof, le biopic traditionnel exhaustif, sur un mode immersif, censé nous éclairer, laisse en fait dans l'ombre l'essentiel, et au bout du compte une question nous brûle les yeux : de quoi Stella est-elle le nom ?
Stella Goldschlag met fin à ses jours à l'âge de 72 ans. Sa tentative de suicide en 1984 ne nous est pas épargnée, en écho à la scène insoutenable et complaisante de torture, histoire sans doute de racheter maladroitement le personnage de ses errements passés impardonnables, une fois encore un choix de mise en scène ô combien discutable, le cinéma en effet ne sauve ni ne rachète rien ni personne, ce n'est pas sa vocation, moins encore celle d'appliquer symboliquement la peine de mort à l'écran, au meilleur de sa forme il s'efforce simplement d'accompagner sans juger, laissant cet élan au spectateur -si ce dernier en éprouve l'envie ou le besoin. Ce qui est une autre histoire.

Un mot encore. Il est des cinéastes qui semblent n'avoir tourné un film que dans l'unique but de faire jouer telle actrice ou tel acteur, au détriment parfois de la matière du film. Le minois lumineux de Paula Beer, son corps souple et gracile, irradient d'emblée. Le regard bleu acier de l'actrice est probablement le seul vrai enjeu de Stella, une vie allemande, il est l'unique objet de toutes les attentions, le soin mis à le capter ne trompe pas, un regard hypnotique, envoûtant, troublant et déroutant, tout à la fois, celui d'Alain Delon, jadis.
Enfin, le film recèle au moins une fulgurance : Stella et ses deux amis, pendant un bombardement, se réfugient dans un appartement déserté par des nazis qui y faisaient la fête. L'orgie débridée du trio devient une allégorie idoine du délire nazi. Du très bon cinéma cette fois-ci.
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