Silence, on tourne ! un Silence de Joachim Lafosse (2024)

Il est des sujets qu'il convient d'aborder avec précaution et dextérité, tout à la fois. Au cinéma et ailleurs. Le Silence, le dernier film du cinéaste belge Joachim Lafosse, risque de faire du bruit, au moins un peu, espérons-le. Ce n'est pas la première fois que le réalisateur wallon en vient à scruter ce qui ronge la famille de l'intérieur, plus précisément le couple en apparence inébranlable, lequel en vient à se consumer dans un environnement plutôt bourgeois, donc matériellement douillet -L'Économie du couple en 2016, entre autres.

Bérénice Béjo dans L'Economie du Couple en 2016
Ici pas d'histoire de cornecul à coup d'infidélités croisées mal assumées. Le film prend en charge du lourd, de l'abject bien crade, un truc à vomir. Et avant de dire de quoi le film est fait, sans doute faut-il au préalable dresser la liste non-exhaustive des pièges dont il a dû se protéger pour ne pas se perdre dans le nauséeux complaisant, et devenir en un mot infréquentable.

Tout d'abord, il s'agit d'éviter de se pencher sur son sujet, donc de le prendre de haut, mieux vaut s'efforcer de se mettre à sa hauteur, plus modestement. Le cinéma ne dit pas les choses autrement, il dit tout autre chose.
Conséquemment, face à de tels faits divers, il faut certainement s'interdire d'ériger une création artistique en tribunal populaire expéditif. Avec à la clé un verdict attendu. Pour tout dire, ne pas se substituer à la justice.
Qui plus est, le cinéaste, devant un fait dit de société, doit peut-être se garder de jouer au sociologue omniscient, c'est-à-dire instiller de la nuance et du mystère dans les certitudes analytiques universitaires, et au passage ébranler les évidences journalistiques édifiantes. Un silence, donc, pas le silence.

En somme, un film n'est un reportage destiné à illustrer un journal télévisé, lequel souvent vise le sensationnel, en d'autres termes et paradoxalement le consensuel, quand l'oeuvre d'art, elle, pose davantage de questions qu'elle n'apporte de réponses rassurantes, au risque d'agacer, mais tant pis (ou tant mieux). Finalement se défier du didactisme professoral, écarter les facilités d'usage. Autrement dit, s'appliquer à brouiller les pistes. Plutôt qu'à complaire : une habilité paresseuse qui reste le meilleur moyen de passer à côté de son sujet.

Astrid (Emmanuelle Devos) passe la majeure partie de son temps à la maison, dans une semi-pénombre. On dit d'elle qu'elle a tout pour être heureuse. On est bavard. Trop. Astrid est une grande bourgeoise mariée à un avocat de renom (Daniel Auteuil), et mère de deux enfants, Caroline, l'aînée, déjà mère de famille, et Raphaël (un lycéen adopté) qui vit toujours au domicile parental, une immense maison cossue avec piscine et jardin illuminés. La taxe foncière est élevée.

Astrid est discrète, plutôt taciturne, quand son époux, François, s'épanche abondamment, dans une faconde maîtrisée, il se saoule de mots pour conforter le silence arrangeant de ses proches. Il défend les victimes d'un pédo-criminel défrayant la chronique, d'où qu'il s'adresse régulièrement aux journalistes plantés nuit et jour devant la grille de la propriété.

Astrid tait de lourds secrets de famille, jusqu'au jour où Caroline et Raphaël décident d'un commun accord de briser le silence. Et d'assumer le bruit qui en résulte. Astrid sait que son mari consulte compulsivement des sites pédopornographiques, après avoir, il y a bien longtemps, agressé sexuellement son jeune frère, à l'époque adolescent, l'oncle de leur progéniture. L'homme de loi nie bien sûr : il s'arrange avec la vérité et la règle commune comme tous ceux qui pensent occuper une place particulière dans le monde. Le grand. Il avoue toutefois se soigner. Passons.

La révélation fracture l'omerta, la parole se libère, la machine judiciaire se met en marche implacablement, chacun sort de son mutisme, ce qui mène au drame, la famille implose : le sang va couler. Au tout début du film, Astrid est au volant de sa voiture, nous découvrons son visage dans le rétroviseur, une façon comme une autre de nous faire entendre qu'il va falloir regarder en arrière, affronter de face ce qui revient de soin : un violent retour du refoulé, et ça va faire mal. Très mal.
De par sa facture éclatée et clinique, froide et distante, tout en retenue, le récit ne se veut pas accusateur, il laisse une chance à chaque protagoniste, même le plus odieux, ce qui rend le film supportable ; il n'est ni à charge, ni à décharge. Comprendre avant de juger. Plus précisément : comprendre plutôt que juger. Chacun à sa place.

Joachim Lafosse offre au spectateur le soin de se forger sa propre opinion, en conscience, sans s'égarer néanmoins dans le littéral désarmé. Quand François est à son tour filmer au volant de sa voiture, son reflet n'apparaît pas dans le rétroviseur, il regarde crânement droit devant, choisir de renier le passé au risque de perdre l'avenir.

Nous oscillons entre dégoût (pour le violeur) et indulgence (pour la mère), empathie (pour les enfants, la victime) et incertitude parfois (à l'égard de l'accusé), écoeurement toujours (à l'encontre du violeur) et incompréhension surtout face aux hésitations d'Astrid : veut-elle sauver son couple ? Préserver son niveau de vie ? Protéger tout bonnement l'ensemble de la famille du scandale ? Se sauver elle-même égoïstement ? Une peur panique de la liberté ? Tout cela à la fois ?

Une scène à ce sujet s'impose par son inquiétante étrangeté, une scène incommodante : au mitan du film, Astrid danse avec son fils dans le salon, elle lui caresse les cheveux puis le coup, langoureusement, le regard un brin lascif, sous le regard lointain du père caché dans une autre pièce, une ronde incestuelle, sans doute en lien avec le lourd secret qui pollue depuis beau temps la vie familiale. Nous ne saurons jamais rien avec certitude, et c'est là que se niche la force du film.
Une vérité toutefois s'impose : un homme a abusé de son pouvoir en faisant souffrir plus faibles que lui. Force revient à la loi. Incontestablement pour le coup.
Un mot encore : la présence à l'écran de la chanteuse et pianiste Jeanne Cherhal dans le rôle du commissaire Colin résonne comme un début de carrière prometteur au cinéma.
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