Génie de Pixar : Luca entre deux eaux.

Comme l'été dernier, tenter d'échapper un temps à l'univers impitoyablement addictif des fictions sérielles, pour replonger dans le monde trouble de Pixar (Animations Studios), non moins addictif, parfois. Du cinéma, quoi qu'il en soit. Et du bon -l'enregistrement du réel restera toutefois indépassable.
Luca est film d'animation américain de 96 minutes en images de synthèse, réalisé par Enrico Casarosa (un Italien au service des Yankees) et sorti en 2021. Le scénario est co-signé par Jesse Andrews et Mike Jones, sur une idée originale de Jesse Andrews et Simon Stephenson.

Luca Paguro, un monstre marin pré-adolescent, vit juste au-dessous de la surface de l'eau, au large des profondeurs d'une riviera italienne : Portorosso, une magnifique ville côtière. Les journées s'égrènent à surveiller innocent et insouciant, ou presque, des poissons moutons dans des champs de récolte marins. Ses parents, Daniela et Lorenzo, veillent sur sa personne, potentiellement en danger : à la surface des humains pécheurs ou chasseurs de monstres marins rôdent. Ils suscitent de la crainte, voire de la peur. Comme très souvent chez Pixar, le genre humain n'est qu'une engeance destructrice à éduquer, au bout de plusieurs millénaires d'histoire humaine forcément coupable par définition. Les fonds marins étaient jadis le lieu de toutes les angoisses (Alain Corbin), constatons un récent renversement spectaculaire des valeurs qui veut qu'ils soient dans Luca l'univers béni de toutes les félicités, quand la vie à l'air libre est devenue au contraire menaçante, un concentré des possibles perversions.
Chez Pixar, Luca n'est pas la première entité non humaine promue conservatoire des affects que l'humanité aurait laissé échapper. Dans la première partie du film, les hommes ne forment à ce sujet qu'un contexte spectral. Pixar et son anthropomorphisme salvateur (Wall-E).

Luca collectionne à ses heures perdues des objets humains abandonnés dans les fonds marins par leurs propriétaires, pressés de retrouver le plancher des vaches. Il croise le chemin d'un autre jeune monstre marin, un peu plus âgé que lui : Alberto Scorfano. D'un coup, Luca va grandir. Alberto, pas peu fier, lui confie avoir été à de nombreuses reprises sur terre. Il vit dans une cachette logée sur Isola del Mare, une île près de Portorosso, où il prétend vivre avec son père -qui d'ailleurs l'a quelque peu délaissé (abandonné, en fait, vivre hors de l'eau rendrait-il égoïste ?).
Un orphelin déluré et inventif, en somme. A sa remorque, Luca s'émancipe de sa famille et de sa zone de confort pour s'aventurer hors de l'eau -il se mouille-, où il découvre, interdit, qu'une fois sec, ses écailles disparaissent. Il prend de surcroît une apparence humaine -un secret qu'il vont s'évertuer à garder. Le choc. Un nouveau monde pour une nouvelle vie : un été solaire et ensoleillé inoubliable. Pourchassé par ses parents, Luca, flanqué de Roberto, tombe sous le charme des vespas, de délicieux gelato, de pâtes à toutes les sauces, de savoureuses pasta, et surtout de Guilia -en vacances chez son père Massimo-, avec laquelle Luca s'engage dans une course cycliste (plus précisément : un triathlon), la Portorosso Cup. Le tout en compagnie de Roberto, une équipe qui se trouve toutefois en butte à la concurrence de l'arrogant Ercole Visconti, tyran local, fat et ridicule, un bravache agressif un brin stupide. La suite vous appartient.

Incorrigible Giulia et son Santa mozzarella (une âme sœur ou un hameçon?). Le réalisateur jongle en outre habilement avec les clichés et autres stéréotypes de l'italianité : la langue chantante, la musique, les nourritures terrestres, la gestuelle agitée ou le ballon rond, entre autres. Un subtil dosage équilibré.
Luca vit un été en forme de rites de passage à affronter, la tête dans les étoiles. Rien d'autre qu'un beau film d'apprentissage pour adolescents qui se cherchent, sans parvenir encore à se trouver. C'en est touchant. Une sorte de Bamby qui découvre le monde. Il s'agit de s'autonomiser en s'inventant des défis à surmonter, donc de fuir le carcan familial (famille je vous hais!), avec ses us et coutumes étouffants, parce que répétitifs, de se frotter à l'altérité, d'enfreindre les règles, de jouer avec les interdits, de s'émouvoir de la présence chaleureuse et protectrice de l'autre sexe, sans oublier de singer les grands en bombant le torse, le regard porté vers l'horizon, riche de promesses et d'aventures. En somme, les premiers émois, la première forte amitié.

Un mot sur la facture chromatique de Luca, avant de passer à autre chose : comme toujours avec la maison Pixar, le film ressemble à une véritable œuvre de pop art, avec ses couleurs vives et glossy, et de nouveau rompt de la sorte avec les longs-métrages classiques de Disney, aux graphismes inspirés des beaux arts et leur naturalisme de conte de fées (voir Tom Kemper et son Toys Story). On pouvait craindre un monde artificiel et fermé, à l'instar du Paris rétro et dépeuplé de Ratatouille, c'est-à-dire un décor de carton pâte. Ce n'est pas le cas, à la manière du Mexique de Coco. Pixar affiche la couleur.

Luca sait en outre montrer patte blanche, être en résonance avec l'air du temps. Les monstres marins finissent par se faire accepter de l'espèce humaine (derrière la bête, il y avait l'ange). Ceux récemment arrivés sur la terre ferme, comme ceux qui étaient là depuis beau temps, mais se cachaient. Une réconciliation générale, l'avènement de l'Empire du bien (Philippe Murray). Luca est une œuvre à cet égard édifiante. Qui se profilent derrière les monstres marins à visage humain ? Les migrants de Lampedusa qu'il faut accueillir et protéger ? Les minorités actives se sentant toujours victimes de discriminations insupportables ? Ercole semble camper l'hétéro tyrannique voué aux gémonies. Giullia, en androgyne émancipé(e), est en phase avec son époque -sus au patriarcat (le père, Massimo, finit par rentrer dans le rang). La jeunesse est subrepticement interpellée. Un clin d'oeil au wokisme de la part des Studios Pixar est envisageable, lesquels sacrifient ici à la doxa progressiste du moment (dans le film on fait du vélo, nulle automobile en vue, et tuer puis manger du poisson : c'est pas bien !). Pourquoi pas. D'autant qu'ils le font avec modération, doigté et intelligence, tout à la fois. Ce qui n'est pas toujours le cas.
Un mot encore. Puisque Luca se déroule en Italie, manque à l'appel ce supplément de transcendance qu'on appelle une religion.
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