Au théâtre ce soir : Une Jeune fille qui va bien de Sandrine Kiberlain

Que reste-t-il de nos amours
Que reste-t-il de ces beaux jours
Une photo, vieille photo
De ma jeunesse
Que reste-t-il des billets doux
Des mois d'avril, des rendez-vous
Un souvenir qui me poursuit
Sans cesse
Charles Trenet, 1942.
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A quelqu'un qui ces jours prochains vous demandera quel film voir actuellement et dans quelle salle, sans coup férir lui répondre : Une jeune fille qui va bien de Sandrine Kiberlain, sorti le 26 janvier 2022, au cinéma Les Studios à Tours. Une date à retenir dans l'histoire du cinéma français. La journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah se situe le 27 janvier. Des dates qui s'entrechoquent, fortuitement, puisque l'occasion est fille du hasard.
Sandrine Kiberlain dont on ne se remet pas de l'avoir croisée à l'écran dans Les Patriotes d'Eric Rochant, film pour lequel elle fut nommée au César du meilleur espoir féminin, livre ici son premier long métrage.
Sandrine Kiberlain dont les quatre grands-parents étaient Juifs polonais.
Une jeune fille qui va bien, donc. Nous sommes en 1942 à Paris et Irène est d'origine juive. Elle vit avec sa grand-mère (Françoise Widhoff), son père André (André Marcon) et son frère Igor (Anthony Bajon) dans un appartement plutôt cossu de la capitale. Apprentie comédienne, Irène est une boulimique de la vie, passionnée et solaire, des rêves de théâtre et de grand amour plein la tête, elle irradie son entourage, sa gentillesse lumineuses lui attire bien des amitiés, elle s'efforce toutefois de ne pas regarder en face l'horreur de l'occupation nazie qui s'abat alentour.

La réalisatrice et la presse ont insisté à juste titre sur le choix de filmer la guerre sans la montrer, elle est tenue hors champ le plus longtemps possible, sur le choix d'enregistrer avec bonheur la joie de vivre, l'élan vital qui déplace les montagnes, l'insouciance des jeunes années, la saveur unique des premières fois, la joie de vivre qui fait chavirer les existences, l'innocence des belles âmes, les instincts de vie qui bousculent les conservatismes rances, la candeur des gentillesses généreuses, oui, Sandrine Kiberlain filme avec justesse de belles personnes en danger, parfois aussi des ordures en sursis. Comment jamais oublier ce beau portrait d'une grand-mère en éternelle résistante ? Il faudrait s'arrêter également sur les liens qui soudent une famille inquiète, donc sur les risques pris par la cinéaste pour les filmer, et reconnaître la force de ses choix de mise en scène, accompagnés de dialogues à-propos. Depuis quand a-t-on filmé le bonheur d'avoir vingt ans, flanqué de son goût du collectif, ici au fond d'un bistrot de Paname, malgré les amis qui disparaissent (Jo), le tout sans trop en faire ? Le bonheur de déclamer des vers comme si la vie en dépendait ? « A quoi son songez vous donc en me considérant si fort ? Je songe que vous embellissez tous les jours » déclament-ils, comme si ces mots avaient été écrits pour eux. Marivaux aurait été fier d'eux, à coup sûr.

Ne pas passer sous silence le clin d'oeil osé mais réussi au Marie-Antoinette de Sofia Coppola, pour les choix musicaux anachroniques idoines, Metronomy et Tom Waits sont ici convoqués. Sans compter que le plaisir que la cinéaste a éprouvé à filmer ses acteurs et actrices transpire à l'écran sans complaisance, en faisant fi de tout sentimentalisme, un plaisir ô combien communicatif.

Irène, paradoxalement, pourrait en outre être une jeune fille d'aujourd'hui. Or la bête immonde rôdait ces années-là, et ces râles se font malheureusement de nouveau entendre par chez nous. La cinéaste, mi-légère mi-grave, filme au présent l'urgence virevoltante d'une jeunesse sur laquelle plane l'ombre de la haine, en l'occurrence les lois anti-juives, les arrestations sommaires, la délation, la collaboration au quotidien, l'antisémitisme ordinaire, ce socialisme des imbéciles. Une jeunesse fauchée en plein vol, salie aujourd'hui par les falsificateurs de l'histoire toujours en activité. Un film qui échappe au didactisme plombant de la reconstitution historique chère aux pédagos consciencieux, Sandrine Kiberlain refusant catégoriquement d'épaissir le trait, une marque de confiance et de respect pour ses personnages, les acteurs, le récit et les spectateurs. Ne pas s'appesantir surtout inutilement sur l'horreur qui vient.
Récemment, à ce sujet, un professeur, très respectable au demeurant, confiait doctement sur le petit écran que l'enseignement de la Shoah devait échapper à l'émotion fictionnelle, pour s'en tenir au factuel, rien qu'au factuel, insistait-il même. Il est possible de s'inscrire en faux avec ce propos réducteur en précisant que tout dépend de la fiction concernée, comme de la façon de l'aborder. Une Jeune fille qui va bien est en creux un grand film politique. Passons.

Cet élan vital, cette joie de vivre, l'insouciance parfois feinte de la jeunesse, Rebecca Marder (Irène) les incarne avec gourmandise, à telle enseigne que le filme vibre de l'éclat et de son talent et de sa beauté, tout à la fois. Chacun de ses gestes, le moindre sourire, chaque parole gracieuse nous tient en haleine. Preuve une nouvelle fois que la seule réponse à la terreur n'est pas la vertu, mais le non renoncement au plaisir et son lot d’optimisme et de vitalité. Cela aussi a été dit et écrit ailleurs, mieux sans doute.
Un mot encore à cet égard. Revenir à la politique des acteurs chère à Luc Moullet, le pendant de la politique des auteurs pensée par les Cahiers du Cinéma des années 1950. Oui, vraiment, force est de constater que Rebecca Marder est tout autant tête et parole que corps et action, c'est-à-dire une actrice complète qui illustre chemin faisant l'existence d'une politique des acteurs à la française. Une prouesse de plus pour un premier film à nul autre pareil.
Que reste-t-il de leurs amours, oui, dites-le-nous.
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