En vert et contre tous (work in progress). Un réenchantement du monde
"C'est là, me semble-t-il, que réside le véritable danger auquel nous exposerait une victoire de l'écologisme radical dans l'opinion publique : considérant la culture, à la façon de la sociobiologie, comme un simple prolongement de la nature, c'est le monde de l'esprit tout entier qu'il mettrait en péril. Entre la barbarie et l'humanisme, c'est à l'écologie démocratique qu'il appartient maintenant de trancher".
Luc Ferry, Le Nouvel ordre écologique. L'Arbre, l'animal et l'homme, 1992.
Il devient difficile par les temps qui courent de débattre sans provoquer un accès d'agressivité incontrôlable. A tel enseigne que des intellectuels de tous bords, aux États-Unis, viennent de signer ensemble un appel au calme. Lançons-nous. Haut les cœurs !
« Qui veut faire l'ange fait la bête » a écrit un illustre ancien. Voyez l'affiche (ci-dessus) de l'édition 2020 du Festival international des Jardins de Chaumont-sur-Loire dans le Loir-et-Cher (41) -une réussite jamais démentie. Au cœur d'une végétation luxuriante, une plante menaçante enserre de ses griffes la planète bleue ainsi prise au piège. Le tout lesté de ce court texte en forme de slogan : « Les Jardins de la Terre. Retour à la Terre mère » -omnis potestas ab alio.
Dans l'entretien filmé qu'il avait accordé à Régis Debray (Lire son Siècle Vert sorti récemment) en janvier 1992 pour le magazine Océaniques de FR3, Serge Daney (critique de cinéma aux Cahiers du Cinéma et à Libération, 1944-1992) lançait : « Il y a bien des mythes qui sont en train de se rabibocher, mais ce sont de vrais mythes, cosmogoniques, un peu comme dans les sociétés primitives ou les récits africains. Pour le meilleur ou pour le pire, il faut que l'homme se redise à lui-même à quelles conditions il y a de l'humain et du non-humain par exemple ». Et d'ajouter : « En tout cas, ce qui se présente est plutôt inquiétant. La première mythologie réactualisée, c'est bien sûr la mythologie vitaliste, terrienne, qui a déjà servi pas mal de fois dans l'histoire ». Au passage, Serge Daney se disait également choqué par une publicité publiée à l'époque dans Libération et Le Monde : « C'est une fondation Yoplait des jeunes sportifs à l'idéal olympique -je ne vois pas le rapport avec le yaourt. Le texte est terrifiant : « Article 1 : la terre appartient à tout le monde. » Article 2 : « La terre est naturellement belle. » La terre, la planète, c'était elle, la star. Il n'y avait jamais le mot homme ».
Nous en sommes là (et déjà las). Tout conspire en ce sens dans cette affiche ambiguë qui fleure bon le paganisme. Nous ne sommes plus les enfants de nos parents, mais de Gaïa, la déesse mère, une déité païenne. Rien d'autre qu'un énième tour de piste d'une certaine écologie qui a déjà fait parler d'elle dans l'histoire moderne -sur un mode cauchemardesque. Il s'agit moins d'émanciper l'Homme, vieux rêve universaliste -et ses mythes : l'Histoire et l'unité de l'espèce humaine-, que de l'assigner de nouveau à résidence, au profit d'une reterritorialisation tribale -la retribalisation du même. Partout s'érigent des frontières. La race refait surface comme horizon à la fois anthropologique et politique, là où personne ne l'attendait -à gauche (toute!). L'internationalisme humaniste qui lui servait de boussole est remisé aux oubliettes de l'Histoire (revoir Amistad de Steven Spielberg, 1997). Le local est à l'honneur : avec le très maurassien vivre et travailler au pays. De Barrès (Ah ! Les Déracinés) aux post-soixante-huitards des années 1970 (Georges Lautner et ses Quelques messieurs trop tranquilles en 1973, sans oublier Les Babas-cool de François Leterrier, le bien nommé, en 1981). L'exploitation de « la nature par l'homme » succède à l'exploitation de « l'homme par l'homme ».
Et l'essentialisation à tout va redevient tendance. Les femmes à gauche, les hommes à droite. Le quinoa pour toutes et tous ? Un ensemble doublé d'un catastrophisme millénariste soigneusement entretenu par les collapsologues de tous poils -on va tous cramer !-, lequel repose néanmoins sur des réalités climatiques incontestables : le réchauffement global (Robert Bresson en parlait déjà en 1977 dans Le Diable probablement). Au sujet du catastrophisme : revoir et Le Soleil vert (1974) de Richard Fleischer et La Planète des Singes (1968) de Franklin Schaffner, voire Peut-être (1999) de Cédric Klapisch, trop négligé. Entre autres.
L'anthropomorphisation de ce petit caillou perdu dans l'univers ne dit rien qui vaille, si au nom de la planète on entend punir les hommes (et les femmes, bien sûr). La Terre n'est pas un interlocuteur -sauf à verser dans un animisme douteux, voire une métaphysique panthéiste. Elle n'est ni bonne ni mauvaise. Elle ne parle pas, seulement chez James Cameron, dans son Avatar, sorti en 2009.

La récente épidémie : une révolte de la terre, comme le laissent entendre des écologistes de ce versant-là ? Rien n'est moins sûr, dans ce qui n'est somme toute que l'expression d'une thématique païenne. A cet égard, gageons que la plante verte inquiétante -voire agressive- ainsi affichée, s'en prend moins à la Terre qu'à ceux qui l'habitent (une emprise enveloppante qui rappelle ces affiches de propagande de sinistre mémoire, où le représentant d'un peuple errant honni étendait secrètement sa toile dans le but de dominer le monde). Haro sur l'anthropocentrisme cher à Descartes, Rousseau, Kant, Marx ou Sartre ! Tous coupables d'écocide ! L'inusable culpabilité chrétienne est ici réactualisée (tout est bon à prendre), après que le dogme judéo-chrétien a été toutefois congédié sine die : l'affiche ne laisse planer aucun doute à ce sujet -la Terre mère. Un mot encore : le concepteur de l'annonce, prisonnier sans doute de sa dextérité graphique, ne s'est pas vu nous offrir une nature plus effrayante que le petit d'homme, soupçonné d'être un pollueur impénitent. Une cible manquée ? Tel est pris qui croyait prendre ? Allez savoir (et voir). Elle est de toute façon en phase avec la doxa en vigueur (le réfractaire passe pour un oligophrène) : « Autre atout : réconcilier deux aspirations jusqu'ici en délicatesse, l'une au bien être, l'autre à la vertu, idéal pour l'individualisme moralisant qui est le nôtre. Peuvent faire cause commune les artères de mon corps et les veines de la Terre » ; et le même de préciser : « Pendant un millénaire, l'homme s'est demandé : « où en suis-je avec Dieu ? » Puis, à partir de la Renaissance : Où en suis-je avec mes congénères ? » Et aujourd'hui « où en suis-je avec les animaux? » L'Occidental se cherchait au Ciel ; il s'est ensuite cherché dans son semblable ; il se cherche à présent dans le chimpanzé -au risque de s'y trouver. Nous passons d'une condition spirituelle à une condition naturelle. La première comme bue par la seconde. Reclassement ou déclassement, ce n'est pas une mince affaire » (Régis Debray, Le Siècle vert, page 26 et 33, 2020).
Il nous incombe en tout cas désormais de garder la vieille maison, où sera protégé l'héritage des Lumières, face à l'antihumanisme qui prospère sur les ruines du nihilisme contemporain -le vitalisme considère en effet l'activité intellectuelle comme fondamentalement subordonnée à la « vie ». Le débat continue. Et l'adversaire n'est pas ipso facto un ennemi. Il va enfin sans dire que tous les écologistes ne sont pas des khmers verts : il faut distinguer l' « écologie profonde » de l' « écologie superficielle ». Cela va mieux en le disant.
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